Poems by Charles Baudelaire

Les fleurs du mal

(?ition de 1861)


BAUDELAIRE

LES FLEURS DU MAL

(?ition de 1861)

Au Po?e impeccable
Au parfait magicien ? lettres fran?ises
A mon tr?-cher et tr?-v???br /> Ma?re et ami
Th?phile Gautier
Avec les sentiments
De la plus profonde humilit?br /> Je d?ie
Ces Fleurs maladives
C.B.



Au Lecteur

La sottise, l'erreur, le p?h? la l?ine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos p?h? sont t?us, nos repentirs sont l?hes;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l'oreiller du mal c'est Satan Trism?iste
Qui berce longuement notre esprit enchant?
Et le riche m?al de notre volont?br /> Est tout vaporis par ce savant chimiste.

C'est le Diable qui tient les fils qui nous remuent!
Aux objets r?ugnants nous trouvons des appas;
Chaque jour vers l'Enfer nous descendons d'un pas,
Sans horreur, travers des t??res qui puent.

Ainsi qu'un d?auch pauvre qui baise et mange
Le sein martyris d'une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

Serr? fourmillant, comme un million d'helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de D?ons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie,
N'ont pas encor brod de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C'est que notre ?e, h?as! n'est pas assez hardie.

Mais parmi les chacals, les panth?es, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la m?agerie inf?e de nos vices,

II en est un plus laid, plus m?hant, plus immonde!
Quoiqu'il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un d?ris
Et dans un b?llement avalerait le monde;

C'est l'Ennui! L'oeil charg d'un pleur involontaire,
II r?e d'?hafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre d?icat,
- Hypocrite lecteur, - mon semblable, - mon fr?e!



SPLEEN ET IDEAL

I - B??iction

Lorsque, par un d?ret des puissances supr?es,
Le Po?e appara? en ce monde ennuy?
Sa m?e ?ouvant? et pleine de blasph?es
Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en piti?

-"Ah! que n'ai-je mis bas tout un noeud de vip?es,
Plut? que de nourrir cette d?ision!
Maudite soit la nuit aux plaisirs ?h??es
O mon ventre a con? mon expiation!

Puisque tu m'as choisie entre toutes les femmes
Pour ?re le d?o? de mon triste mari,
Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes,
Comme un billet d'amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir ta haine qui m'accable
Sur l'instrument maudit de tes m?hancet?,
Et je tordrai si bien cet arbre mis?able,
Qu'il ne pourra pousser ses boutons empest?!"

Elle ravale ainsi l'?ume de sa haine,
Et, ne comprenant pas les desseins ?ernels,
Elle-m?e pr?are au fond de la G?enne
Les b?hers consacr? aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle invisible d'un Ange,
L'Enfant d?h?it s'enivre de soleil
Et dans tout ce qu'il boit et dans tout ce qu'il mange
Retrouve l'ambroisie et le nectar vermeil.

II joue avec le vent, cause avec le nuage,
Et s'enivre en chantant du chemin de la croix;
Et l'Esprit qui le suit dans son p?erinage
Pleure de le voir gai comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu'il veut aimer l'observent avec crainte,
Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillit?
Cherchent qui saura lui tirer une plainte,
Et font sur lui l'essai de leur f?ocit?

Dans le pain et le vin destin? sa bouche
Ils m?ent de la cendre avec d'impurs crachats;
Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,
Et s'accusent d'avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques:
"Puisqu'il me trouve assez belle pour m'adorer,
Je ferai le m?ier des idoles antiques,
Et comme elles je veux me faire redorer;

Et je me so?erai de nard, d'encens, de myrrhe,
De g?uflexions, de viandes et de vins,
Pour savoir si je puis dans un coeur qui m'admire
Usurper en riant les hommages divins!

Et, quand je m'ennuierai de ces farces impies,
Je poserai sur lui ma fr?e et forte main;
Et mes ongles, pareils aux ongles des harpies,
Sauront jusqu' son coeur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite,
J'arracherai ce coeur tout rouge de son sein,
Et, pour rassasier ma b?e favorite
Je le lui jetterai par terre avec d?ain!"

Vers le Ciel, o son oeil voit un tr?e splendide,
Le Po?e serein l?e ses bras pieux
Et les vastes ?lairs de son esprit lucide
Lui d?obent l'aspect des peuples furieux:

-"Soyez b?i, mon Dieu, qui donnez la souffrance
Comme un divin rem?e nos impuret?
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui pr?are les forts aux saintes volupt?!

Je sais que vous gardez une place au Po?e
Dans les rangs bienheureux des saintes L?ions,
Et que vous l'invitez l'?ernelle f?e
Des Tr?es, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est la noblesse unique
O ne mordront jamais la terre et les enfers,
Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l'antique Palmyre,
Les m?aux inconnus, les perles de la mer,
Par votre main mont?, ne pourraient pas suffire
A ce beau diad?e ?louissant et clair;

Car il ne sera fait que de pure lumi?e,
Puis? au foyer saint des rayons primitifs,
Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur enti?e,
Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs!"



II - L'Albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'?uipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils d?os? sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons tra?er c? d'eux.

Ce voyageur ail? comme il est gauche et veule!
Lui, nagu?e si beau, qu'il est comique et laid!
L'un agace son bec avec un br?e-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait!

Le Po?e est semblable au prince des nu?s
Qui hante la temp?e et se rit de l'archer;
Exil sur le sol au milieu des hu?s,
Ses ailes de g?nt l'emp?hent de marcher.



III - El?ation

Au-dessus des ?angs, au-dessus des vall?s,
Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
Par del le soleil, par del les ?hers,
Par del les confins des sph?es ?oil?s,

Mon esprit, tu te meus avec agilit?
Et, comme un bon nageur qui se p?e dans l'onde,
Tu sillonnes gaiement l'immensit profonde
Avec une indicible et m?e volupt?

Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides;
Va te purifier dans l'air sup?ieur,
Et bois, comme une pure et divine liqueur,
Le feu clair qui remplit les espaces limpides.

Derri?e les ennuis et les vastes chagrins
Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
S'?ancer vers les champs lumineux et sereins;

Celui dont les pensers, comme des alouettes,
Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
- Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
Le langage des fleurs et des choses muettes!



IV - Correspondances

La Nature est un temple o de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L'homme y passe travers des for?s de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs ?hos qui de loin se confondent
Dans une t??reuse et profonde unit?
Vaste comme la nuit et comme la clart?
Les parfums, les couleurs et les sons se r?ondent.

II est des parfums frais comme des chairs d'enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
- Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,
Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,
Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.



V

J'aime le souvenir de ces ?oques nues,
Dont Phoebus se plaisait dorer les statues.
Alors l'homme et la femme en leur agilit?br /> Jouissaient sans mensonge et sans anxi??
Et, le ciel amoureux leur caressant l'?hine,
Exer?ient la sant de leur noble machine.
Cyb?e alors, fertile en produits g??eux,
Ne trouvait point ses fils un poids trop on?eux,
Mais, louve au coeur gonfl de tendresses communes
Abreuvait l'univers ses t?ines brunes.
L'homme, ??ant, robuste et fort, avait le droit
D'?re fier des beaut? qui le nommaient leur roi;
Fruits purs de tout outrage et vierges de ger?res,
Dont la chair lisse et ferme appelait les morsures!

Le Po?e aujourd'hui, quand il veut concevoir
Ces natives grandeurs, aux lieux o se font voir
La nudit de l'homme et celle de la femme,
Sent un froid t??reux envelopper son ?e
Devant ce noir tableau plein d'?ouvantement.
O monstruosit? pleurant leur v?ement!
O ridicules troncs! torses dignes des masques!
O pauvres corps tordus, maigres, ventrus ou flasques,
Que le dieu de l'Utile, implacable et serein,
Enfants, emmaillota dans ses langes d'airain!
Et vous, femmes, h?as! p?es comme des cierges,
Que ronge et que nourrit la d?auche, et vous, vierges,
Du vice maternel tra?ant l'h??it?br /> Et toutes les hideurs de la f?ondit?

Nous avons, il est vrai, nations corrompues,
Aux peuples anciens des beaut? inconnues:
Des visages rong? par les chancres du coeur,
Et comme qui dirait des beaut? de langueur;
Mais ces inventions de nos muses tardives
N'emp?heront jamais les races maladives
De rendre la jeunesse un hommage profond,
- A la sainte jeunesse, l'air simple, au doux front,
A l'oeil limpide et clair ainsi qu'une eau courante,
Et qui va r?andant sur tout, insouciante
Comme l'azur du ciel, les oiseaux et les fleurs,
Ses parfums, ses chansons et ses douces chaleurs!



VI - Les Phares

Rubens, fleuve d'oubli, jardin de la paresse,
Oreiller de chair fra?he o l'on ne peut aimer,
Mais o la vie afflue et s'agite sans cesse,
Comme l'air dans le ciel et la mer dans la mer;

L?nard de Vinci, miroir profond et sombre,
O des anges charmants, avec un doux souris
Tout charg de myst?e, apparaissent l'ombre
Des glaciers et des pins qui ferment leur pays;

Rembrandt, triste h?ital tout rempli de murmures,
Et d'un grand crucifix d?or seulement,
O la pri?e en pleurs s'exhale des ordures,
Et d'un rayon d'hiver travers brusquement;

Michel-Ange, lieu vague o l'on voit des Hercules
Se m?er des Christs, et se lever tout droits
Des fant?es puissants qui dans les cr?uscules
D?hirent leur suaire en ?irant leurs doigts;

Col?es de boxeur, impudences de faune,
Toi qui sus ramasser la beaut des goujats,
Grand coeur gonfl d'orgueil, homme d?ile et jaune,
Puget, m?ancolique empereur des for?ts;

Watteau, ce carnaval o bien des coeurs illustres,
Comme des papillons, errent en flamboyant,
D?ors frais et l?ers ?lair? par des lustres
Qui versent la folie ce bal tournoyant;

Goya, cauchemar plein de choses inconnues,
De foetus qu'on fait cuire au milieu des sabbats,
De vieilles au miroir et d'enfants toutes nues,
Pour tenter les d?ons ajustant bien leurs bas;

Delacroix, lac de sang hant des mauvais anges,
Ombrag par un bois de sapins toujours vert,
O? sous un ciel chagrin, des fanfares ?ranges
Passent, comme un soupir ?ouff de Weber;

Ces mal?ictions, ces blasph?es, ces plaintes,
Ces extases, ces cris, ces pleurs, ces Te Deum,
Sont un ?ho redit par mille labyrinthes;
C'est pour les coeurs mortels un divin opium!

C'est un cri r?? par mille sentinelles,
Un ordre renvoy par mille porte-voix;
C'est un phare allum sur mille citadelles,
Un appel de chasseurs perdus dans les grands bois!

Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur t?oignage
Que nous puissions donner de notre dignit?br /> Que cet ardent sanglot qui roule d'?e en ?e
Et vient mourir au bord de votre ?ernit?



VII - La Muse malade

Ma pauvre muse, h?as! qu'as-tu donc ce matin?
Tes yeux creux sont peupl? de visions nocturnes,
Et je vois tour tour r?l?his sur ton teint
La folie et l'horreur, froides et taciturnes.

Le succube verd?re et le rose lutin
T'ont-ils vers la peur et l'amour de leurs urnes?
Le cauchemar, d'un poing despotique et mutin
T'a-t-il noy? au fond d'un fabuleux Minturnes?

Je voudrais qu'exhalant l'odeur de la sant?br /> Ton sein de pensers forts f? toujours fr?uent?
Et que ton sang chr?ien coul? flots rythmiques,

Comme les sons nombreux des syllabes antiques,
O r?nent tour tour le p?e des chansons,
Phoebus, et le grand Pan, le seigneur des moissons.



VIII - La Muse v?ale

O muse de mon coeur, amante des palais,
Auras-tu, quand Janvier l?hera ses Bor?s,
Durant les noirs ennuis des neigeuses soir?s,
Un tison pour chauffer tes deux pieds violets?

Ranimeras-tu donc tes ?aules marbr?s
Aux nocturnes rayons qui percent les volets?
Sentant ta bourse sec autant que ton palais
R?olteras-tu l'or des vo?es azur?s?

II te faut, pour gagner ton pain de chaque soir,
Comme un enfant de choeur, jouer de l'encensoir,
Chanter des Te Deum auxquels tu ne crois gu?e,

Ou, saltimbanque jeun, ?aler tes appas
Et ton rire tremp de pleurs qu'on ne voit pas,
Pour faire ?anouir la rate du vulgaire.



IX - Le Mauvais Moine

Les clo?res anciens sur leurs grandes murailles
Etalaient en tableaux la sainte V?it?
Dont l'effet r?hauffant les pieuses entrailles,
Temp?ait la froideur de leur aust?it?

En ces temps o du Christ florissaient les semailles,
Plus d'un illustre moine, aujourd'hui peu cit?
Prenant pour atelier le champ des fun?ailles,
Glorifiait la Mort avec simplicit?

- Mon ?e est un tombeau que, mauvais c?obite,
Depuis l'?ernit je parcours et j'habite;
Rien n'embellit les murs de ce clo?re odieux.

O moine fain?nt! quand saurai-je donc faire
Du spectacle vivant de ma triste mis?e
Le travail de mes mains et l'amour de mes yeux?



X - L'Ennemi

Ma jeunesse ne fut qu'un t??reux orage,
Travers 玎 et l par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voil que j'ai touch l'automne des id?s,
Et qu'il faut employer la pelle et les r?eaux
Pour rassembler neuf les terres inond?s,
O l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je r?e
Trouveront dans ce sol lav comme une gr?e
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?

- O douleur! douleur! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
Du sang que nous perdons cro? et se fortifie!



XI - Le Guignon

Pour soulever un poids si lourd,
Sisyphe, il faudrait ton courage!
Bien qu'on ait du coeur l'ouvrage,
L'Art est long et le Temps est court.

Loin des s?ultures c??res,
Vers un cimeti?e isol?
Mon coeur, comme un tambour voil?
Va battant des marches fun?res.

- Maint joyau dort enseveli
Dans les t??res et l'oubli,
Bien loin des pioches et des sondes;

Mainte fleur ?anche regret
Son parfum doux comme un secret
Dans les solitudes profondes.



XII - La Vie ant?ieure

J'ai longtemps habit sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.

Les houles, en roulant les images des cieux,
M?aient d'une fa?n solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant refl? par mes yeux.

C'est l que j'ai v?u dans les volupt? calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout impr?n? d'odeurs,

Qui me rafra?hissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin ?ait d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.



XIII - Boh?iens en Voyage

La tribu proph?ique aux prunelles ardentes
Hier s'est mise en route, emportant ses petits
Sur son dos, ou livrant leurs fiers app?its
Le tr?or toujours pr? des mamelles pendantes.

Les hommes vont pied sous leurs armes luisantes
Le long des chariots o les leurs sont blottis,
Promenant sur le ciel des yeux appesantis
Par le morne regret des chim?es absentes.

Du fond de son r?uit sablonneux, le grillon,
Les regardant passer, redouble sa chanson;
Cyb?e, qui les aime, augmente ses verdures,

Fait couler le rocher et fleurir le d?ert
Devant ces voyageurs, pour lesquels est ouvert
L'empire familier des t??res futures.



XIV - L'Homme et la Mer

Homme libre, toujours tu ch?iras la mer!
La mer est ton miroir; tu contemples ton ?e
Dans le d?oulement infini de sa lame,
Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer.

Tu te plais plonger au sein de ton image;
Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton coeur
Se distrait quelquefois de sa propre rumeur
Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage.

Vous ?es tous les deux t??reux et discrets:
Homme, nul n'a sond le fond de tes ab?es;
O mer, nul ne conna? tes richesses intimes,
Tant vous ?es jaloux de garder vos secrets!

Et cependant voil des si?les innombrables
Que vous vous combattez sans piti ni remords,
Tellement vous aimez le carnage et la mort,
O lutteurs ?ernels, fr?es implacables!



XV - Don Juan aux Enfers

Quand Don Juan descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donn son obole Charon,
Un sombre mendiant, l'oeil fier comme Antisth?e,
D'un bras vengeur et fort saisit chaque aviron.

Montrant leurs seins pendants et leurs robes ouvertes,
Des femmes se tordaient sous le noir firmament,
Et, comme un grand troupeau de victimes offertes,
Derri?e lui tra?aient un long mugissement.

Sganarelle en riant lui r?lamait ses gages,
Tandis que Don Luis avec un doigt tremblant
Montrait tous les morts errant sur les rivages
Le fils audacieux qui railla son front blanc.

Frissonnant sous son deuil, la chaste et maigre Elvire,
Pr? de l'?oux perfide et qui fut son amant,
Semblait lui r?lamer un supr?e sourire
O brill? la douceur de son premier serment.

Tout droit dans son armure, un grand homme de pierre
Se tenait la barre et coupait le flot noir;
Mais le calme h?os, courb sur sa rapi?e,
Regardait le sillage et ne daignait rien voir.



XVI - Ch?iment de l'Orgueil

En ces temps merveilleux o la Th?logie
Fleurit avec le plus de s?e et d'?ergie,
On raconte qu'un jour un docteur des plus grands,
- Apr? avoir forc les coeurs indiff?ents;
Les avoir remu? dans leurs profondeurs noires;
Apr? avoir franchi vers les c?estes gloires
Des chemins singuliers lui-m?e inconnus,
O les purs Esprits seuls peut-?re ?aient venus,
- Comme un homme mont trop haut, pris de panique,
S'?ria, transport d'un orgueil satanique:
"J?us, petit J?us! je t'ai pouss bien haut!
Mais, si j'avais voulu t'attaquer au d?aut
De l'armure, ta honte ?alerait ta gloire,
Et tu ne serais plus qu'un foetus d?isoire!"

Imm?iatement sa raison s'en alla.
L'?lat de ce soleil d'un cr?e se voila
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence,
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
Le silence et la nuit s'install?ent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
D? lors il fut semblable aux b?es de la rue,
Et, quand il s'en allait sans rien voir, travers
Les champs, sans distinguer les ?? des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose us?,
Il faisait des enfants la joie et la ris?.



XVII - La Beaut?/b>

Je suis belle, mortels! comme un r?e de pierre,
Et mon sein, o chacun s'est meurtri tour tour,
Est fait pour inspirer au po?e un amour
Eternel et muet ainsi que la mati?e.

Je tr?e dans l'azur comme un sphinx incompris;
J'unis un coeur de neige la blancheur des cygnes;
Je hais le mouvement qui d?lace les lignes,
Et jamais je ne pleure et jamais je ne ris.

Les po?es, devant mes grandes attitudes,
Que j'ai l'air d'emprunter aux plus fiers monuments,
Consumeront leurs jours en d'aust?es ?udes;

Car j'ai, pour fasciner ces dociles amants,
De purs miroirs qui font toutes choses plus belles:
Mes yeux, mes larges yeux aux clart? ?ernelles!



XVIII - L'Id?l

Ce ne seront jamais ces beaut? de vignettes,
Produits avari?, n? d'un si?le vaurien,
Ces pieds brodequins, ces doigts castagnettes,
Qui sauront satisfaire un coeur comme le mien.

Je laisse Gavarni, po?e des chloroses,
Son troupeau gazouillant de beaut? d'h?ital,
Car je ne puis trouver parmi ces p?es roses
Une fleur qui ressemble mon rouge id?l.

Ce qu'il faut ce coeur profond comme un ab?e,
C'est vous, Lady Macbeth, ?e puissante au crime,
R?e d'Eschyle ?los au climat des autans;

Ou bien toi, grande Nuit, fille de Michel-Ange,
Qui tors paisiblement dans une pose ?range
Tes appas fa?nn? aux bouches des Titans!



XIX - La G?nte

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J'eusse aim vivre aupr? d'une jeune g?nte,
Comme aux pieds d'une reine un chat voluptueux.

J'eusse aim voir son corps fleurir avec son ?e
Et grandir librement dans ses terribles jeux;
Deviner si son coeur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux;

Parcourir loisir ses magnifiques formes;
Ramper sur le versant de ses genoux ?ormes,
Et parfois en ?? quand les soleils malsains,

Lasse, la font s'?endre travers la campagne,
Dormir nonchalamment l'ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d'une montagne.



XX - Le Masque

Statue all?orique dans le go? de la Renaissance

A Ernest Christophe, statuaire.

Contemplons ce tr?or de gr?es florentines;
Dans l'ondulation de ce corps musculeux
L'El?ance et la Force abondent, soeurs divines.
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement robuste, adorablement mince,
Est faite pour tr?er sur des lits somptueux
Et charmer les loisirs d'un pontife ou d'un prince.

- Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
O la Fatuit prom?e son extase;
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur;
Ce visage mignard, tout encadr de gaze,
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur:
"La Volupt m'appelle et l'Amour me couronne!"
A cet ?re dou de tant de majest?br /> Vois quel charme excitant la gentillesse donne!
Approchons, et tournons autour de sa beaut?

O blasph?e de l'art! surprise fatale!
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine en monstre bic?hale!

- Mais non! ce n'est qu'un masque, un d?or suborneur,
Ce visage ?lair d'une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crisp? atrocement,
La v?itable t?e, et la sinc?e face
Renvers? l'abri de la face qui ment
Pauvre grande beaut? le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit dans mon coeur soucieux
Ton mensonge m'enivre, et mon ?e s'abreuve
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!

- Mais pourquoi pleure-t-elle? Elle, beaut parfaite,
Qui mettrait ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal myst?ieux ronge son flanc d'athl?e?

- Elle pleure insens? parce qu'elle a v?u!
Et parce qu'elle vit! Mais ce qu'elle d?lore
Surtout, ce qui la fait fr?ir jusqu'aux genoux,
C'est que demain, h?as! il faudra vivre encore!
Demain. apr?-demain et toujours! - comme nous!



XXI - Hymne la Beaut?/b>

Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'ab?e,
O Beaut? ton regard, infernal et divin,
Verse confus?ent le bienfait et le crime,
Et l'on peut pour cela te comparer au vin.

Tu contiens dans ton oeil le couchant et l'aurore;
Tu r?ands des parfums comme un soir orageux;
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
Qui font le h?os l?he et l'enfant courageux.

Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres?
Le Destin charm suit tes jupons comme un chien;
Tu s?es au hasard la joie et les d?astres,
Et tu gouvernes tout et ne r?onds de rien.

Tu marches sur des morts, Beaut? dont tu te moques;
De tes bijoux l'Horreur n'est pas le moins charmant,
Et le Meurtre, parmi tes plus ch?es breloques,
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.

L'?h??e ?loui vole vers toi, chandelle,
Cr?ite, flambe et dit: B?issons ce flambeau!
L'amoureux pantelant inclin sur sa belle
A l'air d'un moribond caressant son tombeau.

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe,
O Beaut? monstre ?orme, effrayant, ing?u!
Si ton oeil, ton souris, ton pied, m'ouvrent la porte
D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu?

De Satan ou de Dieu, qu'importe? Ange ou Sir?e,
Qu'importe, si tu rends, - f? aux yeux de velours,
Rythme, parfum, lueur, mon unique reine! -
L'univers moins hideux et les instants moins lourds?



XXII - Parfum exotique

Quand, les deux yeux ferm?, en un soir chaud d'automne,
Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,
Je vois se d?ouler des rivages heureux
Qu'?louissent les feux d'un soleil monotone;

Une ?e paresseuse o la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux;
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,
Et des femmes dont l'oeil par sa franchise ?onne.

Guid par ton odeur vers de charmants climats,
Je vois un port rempli de voiles et de m?s
Encor tout fatigu? par la vague marine,

Pendant que le parfum des verts tamariniers,
Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,
Se m?e dans mon ?e au chant des mariniers.



XXIII - La Chevelure

O toison, moutonnant jusque sur l'encolure!
O boucles! O parfum charg de nonchaloir!
Extase! Pour peupler ce soir l'alc?e obscure
Des souvenirs dormant dans cette chevelure,
Je la veux agiter dans l'air comme un mouchoir!

La langoureuse Asie et la br?ante Afrique,
Tout un monde lointain, absent, presque d?unt,
Vit dans tes profondeurs, for? aromatique!
Comme d'autres esprits voguent sur la musique,
Le mien, mon amour! nage sur ton parfum.


J'irai l?bas o l'arbre et l'homme, pleins de s?e,
Se p?ent longuement sous l'ardeur des climats;
Fortes tresses, soyez la houle qui m'enl?e!
Tu contiens, mer d'??e, un ?louissant r?e
De voiles, de rameurs, de flammes et de m?s:

Un port retentissant o mon ?e peut boire
A grands flots le parfum, le son et la couleur
O les vaisseaux, glissant dans l'or et dans la moire
Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire
D'un ciel pur o fr?it l'?ernelle chaleur.

Je plongerai ma t?e amoureuse d'ivresse
Dans ce noir oc?n o l'autre est enferm?
Et mon esprit subtil que le roulis caresse
Saura vous retrouver, f?onde paresse,
Infinis bercements du loisir embaum?

Cheveux bleus, pavillon de t??res tendues
Vous me rendez l'azur du ciel immense et rond;
Sur les bords duvet? de vos m?hes tordues
Je m'enivre ardemment des senteurs confondues
De l'huile de coco, du musc et du goudron.

Longtemps! toujours! ma main dans ta crini?e lourde
S?era le rubis, la perle et le saphir,
Afin qu' mon d?ir tu ne sois jamais sourde!
N'es-tu pas l'oasis o je r?e, et la gourde
O je hume longs traits le vin du souvenir?



XXIV

Je t'adore l'?al de la vo?e nocturne,
O vase de tristesse, grande taciturne,
Et t'aime d'autant plus, belle, que tu me fuis,
Et que tu me parais, ornement de mes nuits,
Plus ironiquement accumuler les lieues
Qui s?arent mes bras des immensit? bleues.

Je m'avance l'attaque, et je grimpe aux assauts,
Comme apr? un cadavre un choeur de vermisseaux,
Et je ch?is, b?e implacable et cruelle!
Jusqu' cette froideur par o tu m'es plus belle!



XXV

Tu mettrais l'univers entier dans ta ruelle,
Femme impure! L'ennui rend ton ?e cruelle.
Pour exercer tes dents ce jeu singulier,
Il te faut chaque jour un coeur au r?elier.
Tes yeux, illumin? ainsi que des boutiques
Et des ifs flamboyants dans les f?es publiques,
Usent insolemment d'un pouvoir emprunt?
Sans conna?re jamais la loi de leur beaut?

Machine aveugle et sourde, en cruaut? f?onde!
Salutaire instrument, buveur du sang du monde,
Comment n'as-tu pas honte et comment n'as-tu pas
Devant tous les miroirs vu p?ir tes appas?
La grandeur de ce mal o tu te crois savante
Ne t'a donc jamais fait reculer d'?ouvante,
Quand la nature, grande en ses desseins cach?
De toi se sert, femme, reine des p?h?,
- De toi, vil animal, - pour p?rir un g?ie?

O fangeuse grandeur! sublime ignominie!



XXVI - Sed non satiata

Bizarre d?t? brune comme les nuits,
Au parfum m?ang de musc et de havane,
Oeuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorci?e au flanc d'??e, enfant des noirs minuits,

Je pr??e au constance, l'opium, au nuits,
L'?ixir de ta bouche o l'amour se pavane;
Quand vers toi mes d?irs partent en caravane,
Tes yeux sont la citerne o boivent mes ennuis.

Par ces deux grands yeux noirs, soupiraux de ton ?e,
O d?on sans piti? verse-moi moins de flamme;
Je ne suis pas le Styx pour t'embrasser neuf fois,

H?as! et je ne puis, M??e libertine,
Pour briser ton courage et te mettre aux abois,
Dans l'enfer de ton lit devenir Proserpine!



XXVII

Avec ses v?ements ondoyants et nacr?,
M?e quand elle marche on croirait qu'elle danse,
Comme ces longs serpents que les jongleurs sacr?
Au bout de leurs b?ons agitent en cadence.

Comme le sable morne et l'azur des d?erts,
Insensibles tous deux l'humaine souffrance
Comme les longs r?eaux de la houle des mers
Elle se d?eloppe avec indiff?ence.

Ses yeux polis sont faits de min?aux charmants,
Et dans cette nature ?range et symbolique
O l'ange inviol se m?e au sphinx antique,

O tout n'est qu'or, acier, lumi?e et diamants,
Resplendit jamais, comme un astre inutile,
La froide majest de la femme st?ile.



XXVIII - Le Serpent qui danse

Que j'aime voir, ch?e indolente,
De ton corps si beau,
Comme une ?offe vacillante,
Miroiter la peau!

Sur ta chevelure profonde
Aux ?res parfums,
Mer odorante et vagabonde
Aux flots bleus et bruns,

Comme un navire qui s'?eille
Au vent du matin,
Mon ?e r?euse appareille
Pour un ciel lointain.

Tes yeux, o rien ne se r??e
De doux ni d'amer,
Sont deux bijoux froids o se m?e
L'or avec le fer.

A te voir marcher en cadence,
Belle d'abandon,
On dirait un serpent qui danse
Au bout d'un b?on.

Sous le fardeau de ta paresse
Ta t?e d'enfant
Se balance avec la mollesse
D'un jeune ??hant,

Et ton corps se penche et s'allonge
Comme un fin vaisseau
Qui roule bord sur bord et plonge
Ses vergues dans l'eau.

Comme un flot grossi par la fonte
Des glaciers grondants,
Quand l'eau de ta bouche remonte
Au bord de tes dents,

Je crois boire un vin de Boh?e,
Amer et vainqueur,
Un ciel liquide qui pars?e
D'?oiles mon coeur!



XXIX - Une Charogne

Rappelez-vous l'objet que nous v?es, mon ?e,
Ce beau matin d'? si doux:
Au d?our d'un sentier une charogne inf?e
Sur un lit sem de cailloux,

Le ventre en l'air, comme une femme lubrique,
Br?ante et suant les poisons,
Ouvrait d'une fa?n nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire point,
Et de rendre au centuple la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'?anouir.
La puanteur ?ait si forte, que sur l'herbe
Vous cr?es vous ?anouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'o sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un ?ais liquide
Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s'?an?it en p?illant
On e? dit que le corps, enfl d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une ?range musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effa?ient et n'?aient plus qu'un r?e,
Une ?auche lente venir
Sur la toile oubli?, et que l'artiste ach?e
Seulement par le souvenir.

Derri?e les rochers une chienne inqui?e
Nous regardait d'un oeil f?h?
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait l?h?

- Et pourtant vous serez semblable cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!

Oui! telle vous serez, la reine des gr?es,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ma beaut? dites la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gard la forme et l'essence divine
De mes amours d?ompos?!



XXX - De profundis clamavi

J'implore ta piti? Toi, l'unique que j'aime,
Du fond du gouffre obscur o mon coeur est tomb?
C'est un univers morne l'horizon plomb?
O nagent dans la nuit l'horreur et le blasph?e;

Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,
Et les six autres mois la nuit couvre la terre;
C'est un pays plus nu que la terre polaire
- Ni b?es, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois!

Or il n'est pas d'horreur au monde qui surpasse
La froide cruaut de ce soleil de glace
Et cette immense nuit semblable au vieux Chaos;

Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
Tant l'?heveau du temps lentement se d?ide!



XXXI - Le Vampire

Toi qui, comme un coup de couteau,
Dans mon coeur plaintif es entr?;
Toi qui, forte comme un troupeau
De d?ons, vins, folle et par?,

De mon esprit humili?br /> Faire ton lit et ton domaine;
- Inf?e qui je suis li?br /> Comme le for?t la cha?e,

Comme au jeu le joueur t?u,
Comme la bouteille l'ivrogne,
Comme aux vermines la charogne
- Maudite, maudite sois-tu!

J'ai pri le glaive rapide
De conqu?ir ma libert?
Et j'ai dit au poison perfide
De secourir ma l?het?

H?as! le poison et le glaive
M'ont pris en d?ain et m'ont dit:
"Tu n'es pas digne qu'on t'enl?e
A ton esclavage maudit,

Imb?ile! - de son empire
Si nos efforts te d?ivraient,
Tes baisers ressusciteraient
Le cadavre de ton vampire!"



XXXII

Une nuit que j'?ais pr? d'une affreuse Juive,
Comme au long d'un cadavre un cadavre ?endu,
Je me pris songer pr? de ce corps vendu
A la triste beaut dont mon d?ir se prive.

Je me repr?entai sa majest native,
Son regard de vigueur et de gr?es arm?
Ses cheveux qui lui font un casque parfum?
Et dont le souvenir pour l'amour me ravive.

Car j'eusse avec ferveur bais ton noble corps,
Et depuis tes pieds frais jusqu' tes noires tresses
D?oul le tr?or des profondes caresses,

Si, quelque soir, d'un pleur obtenu sans effort
Tu pouvais seulement, reine des cruelles!
Obscurcir la splendeur de tes froides prunelles.



XXXIII - Remords posthume

Lorsque tu dormiras, ma belle t??reuse,
Au fond d'un monument construit en marbre noir,
Et lorsque tu n'auras pour alc?e et manoir
Qu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse;

Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuse
Et tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,
Emp?hera ton coeur de battre et de vouloir,
Et tes pieds de courir leur course aventureuse,

Le tombeau, confident de mon r?e infini
(Car le tombeau toujours comprendra le po?e),
Durant ces grandes nuits d'o le somme est banni,

Te dira: "Que vous sert, courtisane imparfaite,
De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts?"
- Et le vers rongera ta peau comme un remords.



XXXIV - Le Chat

Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux;
Retiens les griffes de ta patte,
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
M?? de m?al et d'agate.

Lorsque mes doigts caressent loisir
Ta t?e et ton dos ?astique,
Et que ma main s'enivre du plaisir
De palper ton corps ?ectrique,

Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable b?e
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,

Et, des pieds jusques la t?e,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.



XXXV - Duellum

Deux guerriers ont couru l'un sur l'autre, leurs armes
Ont ?labouss l'air de lueurs et de sang.
Ces jeux, ces cliquetis du fer sont les vacarmes
D'une jeunesse en proie l'amour vagissant.

Les glaives sont bris?! comme notre jeunesse,
Ma ch?e! Mais les dents, les ongles ac??,
Vengent bient? l'?? et la dague tra?resse.
- O fureur des coeurs m?s par l'amour ulc??!

Dans le ravin hant des chats-pards et des onces
Nos h?os, s'?reignant m?hamment, ont roul?
Et leur peau fleurira l'aridit des ronces.

- Ce gouffre, c'est l'enfer, de nos amis peupl?
Roulons-y sans remords, amazone inhumaine,
Afin d'?erniser l'ardeur de notre haine!



XXXVI - Le Balcon

M?e des souvenirs, ma?resse des ma?resses,
O toi, tous mes plaisirs! toi, tous mes devoirs!
Tu te rappelleras la beaut des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
M?e des souvenirs, ma?resse des ma?resses!

Les soirs illumin? par l'ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voil? de vapeurs roses.
Que ton sein m'?ait doux! que ton coeur m'?ait bon!
Nous avons dit souvent d'imp?issables choses
Les soirs illumines par l'ardeur du charbon.

Que les soleils sont beaux dans les chaudes soir?s!
Que l'espace est profond! que le coeur est puissant!
En me penchant vers toi, reine des ador?s,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soir?s!

La nuit s'?aississait ainsi qu'une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, douceur! poison!
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s'?aississait ainsi qu'une cloison.

Je sais l'art d'?oquer les minutes heureuses,
Et revis mon pass blotti dans tes genoux.
Car quoi bon chercher tes beaut? langoureuses
Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux?
Je sais l'art d'?oquer les minutes heureuses!

Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Rena?ront-ils d'un gouffre interdit nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Apr? s'?re lav? au fond des mers profondes?
- O serments! parfums! baisers infinis!



XXXVII - Le Poss??/b>

Le soleil s'est couvert d'un cr?e. Comme lui,
O Lune de ma vie! emmitoufle-toi d'ombre
Dors ou fume ton gr? sois muette, sois sombre,
Et plonge tout enti?e au gouffre de l'Ennui;

Je t'aime ainsi! Pourtant, si tu veux aujourd'hui,
Comme un astre ?lips qui sort de la p?ombre,
Te pavaner aux lieux que la Folie encombre
C'est bien! Charmant poignard, jaillis de ton ?ui!

Allume ta prunelle la flamme des lustres!
Allume le d?ir dans les regards des rustres!
Tout de toi m'est plaisir, morbide ou p?ulant;

Sois ce que tu voudras, nuit noire, rouge aurore;
II n'est pas une fibre en tout mon corps tremblant
Qui ne crie: O mon cher Belz?uth, je t'adore!



XXXVIII - Un Fant?e

I - Les T??res

Dans les caveaux d'insondable tristesse
O le Destin m'a d? rel?u?
O jamais n'entre un rayon rose et gai;
O? seul avec la Nuit, maussade h?esse,

Je suis comme un peintre qu'un Dieu moqueur
Condamne peindre, h?as! sur les t??res;
O? cuisinier aux app?its fun?res,
Je fais bouillir et je mange mon coeur,

Par instants brille, et s'allonge, et s'?ale
Un spectre fait de gr?e et de splendeur.
A sa r?euse allure orientale,
Quand il atteint sa totale grandeur,
Je reconnais ma belle visiteuse:

C'est Elle! noire et pourtant lumineuse.

II - Le Parfum

Lecteur, as-tu quelquefois respir?br /> Avec ivresse et lente gourmandise
Ce grain d'encens qui remplit une ?lise,
Ou d'un sachet le musc inv???

Charme profond, magique, dont nous grise
Dans le pr?ent le pass restaur?
Ainsi l'amant sur un corps ador?br /> Du souvenir cueille la fleur exquise.

De ses cheveux ?astiques et lourds,
Vivant sachet, encensoir de l'alc?e,
Une senteur montait, sauvage et fauve,

Et des habits, mousseline ou velours,
Tout impr?n? de sa jeunesse pure,
Se d?ageait un parfum de fourrure.

III - Le Cadre

Comme un beau cadre ajoute la peinture,
Bien qu'elle soit d'un pinceau tr?-vant?
Je ne sais quoi d'?range et d'enchant?br /> En l'isolant de l'immense nature,

Ainsi bijoux, meubles, m?aux, dorure,
S'adaptaient juste sa rare beaut?
Rien n'offusquait sa parfaite clart?
Et tout semblait lui servir de bordure.

M?e on e? dit parfois qu'elle croyait
Que tout voulait l'aimer; elle noyait
Sa nudit voluptueusement

Dans les baisers du satin et du linge,
Et, lente ou brusque, chaque mouvement
Montrait la gr?e enfantine du singe.

IV - Le Portrait

La Maladie et la Mort font des cendres
De tout le feu qui pour nous flamboya.
De ces grands yeux si fervents et si tendres,
De cette bouche o mon coeur se noya,

De ces baisers puissants comme un dictame,
De ces transports plus vifs que des rayons,
Que reste-t-il? C'est affreux, mon ?e!
Rien qu'un dessin fort p?e, aux trois crayons,

Qui, comme moi, meurt dans la solitude,
Et que le Temps, injurieux vieillard,
Chaque jour frotte avec son aile rude...

Noir assassin de la Vie et de l'Art,
Tu ne tueras jamais dans ma m?oire
Celle qui fut mon plaisir et ma gloire!



XXXIX

Je te donne ces vers afin que si mon nom
Aborde heureusement aux ?oques lointaines,
Et fait r?er un soir les cervelles humaines,
Vaisseau favoris par un grand aquilon,

Ta m?oire, pareille aux fables incertaines,
Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,
Et par un fraternel et mystique cha?on
Reste comme pendue mes rimes hautaines;

Etre maudit qui, de l'ab?e profond
Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne r?ond!
- O toi qui, comme une ombre la trace ?h??e,

Foules d'un pied l?er et d'un regard serein
Les stupides mortels qui t'ont jug? am?e,
Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain!



XL - Semper eadem

"D'o vous vient, disiez-vous, cette tristesse ?range,
Montant comme la mer sur le roc noir et nu?"
- Quand notre coeur a fait une fois sa vendange
Vivre est un mal. C'est un secret de tous connu,

Une douleur tr? simple et non myst?ieuse
Et, comme votre joie, ?latante pour tous.
Cessez donc de chercher, belle curieuse!
Et, bien que votre voix soit douce, taisez-vous!

Taisez-vous, ignorante! ?e toujours ravie!
Bouche au rire enfantin! Plus encor que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

Laissez, laissez mon coeur s'enivrer d'un mensonge,
Plonger dans vos beaux yeux comme dans un beau songe
Et sommeiller longtemps l'ombre de vos cils!



XLI - Tout enti?e

Le D?on, dans ma chambre haute
Ce matin est venu me voir,
Et, t?hant me prendre en faute
Me dit: "Je voudrais bien savoir

Parmi toutes les belles choses
Dont est fait son enchantement,
Parmi les objets noirs ou roses
Qui composent son corps charmant,

Quel est le plus doux."- O mon ?e!
Tu r?ondis l'Abhorr?
"Puisqu'en Elle tout est dictame
Rien ne peut ?re pr???

Lorsque tout me ravit, j'ignore
Si quelque chose me s?uit.
Elle ?louit comme l'Aurore
Et console comme la Nuit;

Et l'harmonie est trop exquise,
Qui gouverne tout son beau corps,
Pour que l'impuissante analyse
En note les nombreux accords.

O m?amorphose mystique
De tous mes sens fondus en un!
Son haleine fait la musique,
Comme sa voix fait le parfum!"



XLII

Que diras-tu ce soir, pauvre ?e solitaire,
Que diras-tu, mon coeur, coeur autrefois fl?ri,
A la tr? belle, la tr? bonne, la tr? ch?e,
Dont le regard divin t'a soudain refleuri?

- Nous mettrons notre orgueil chanter ses louanges:
Rien ne vaut la douceur de son autorit?br /> Sa chair spirituelle a le parfum des Anges
Et son oeil nous rev? d'un habit de clart?

Que ce soit dans la nuit et dans la solitude
Que ce soit dans la rue et dans la multitude
Son fant?e dans l'air danse comme un flambeau.

Parfois il parle et dit: "Je suis belle, et j'ordonne
Que pour l'amour de moi vous n'aimiez que le Beau;
Je suis l'Ange gardien, la Muse et la Madone."



XLIII - Le Flambeau vivant

Ils marchent devant moi, ces Yeux pleins de lumi?es,
Qu'un Ange tr? savant a sans doute aimant?
Ils marchent, ces divins fr?es qui sont mes fr?es,
Secouant dans mes yeux leurs feux diamant?.

Me sauvant de tout pi?e et de tout p?h grave,
Ils conduisent mes pas dans la route du Beau
Ils sont mes serviteurs et je suis leur esclave
Tout mon ?re ob?t ce vivant flambeau.

Charmants Yeux, vous brillez de la clart mystique
Qu'ont les cierges br?ant en plein jour; le soleil
Rougit, mais n'?eint pas leur flamme fantastique;

Ils c??rent la Mort, vous chantez le R?eil
Vous marchez en chantant le r?eil de mon ?e,
Astres dont nul soleil ne peut fl?rir la flamme!



XLIV - R?ersibilit?/b>

Ange plein de gaiet? connaissez-vous l'angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le coeur comme un papier qu'on froisse?
Ange plein de gaiet? connaissez-vous l'angoisse?

Ange plein de bont? connaissez-vous la haine,
Les poings crisp? dans l'ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facult? se fait le capitaine?
Ange plein de bont connaissez-vous la haine?

Ange plein de sant? connaissez-vous les Fi?res,
Qui, le long des grands murs de l'hospice blafard,
Comme des exil?, s'en vont d'un pied tra?ard,
Cherchant le soleil rare et remuant les l?res?
Ange plein de sant? connaissez-vous les Fi?res?

Ange plein de beaut? connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secr?e horreur du d?ouement
Dans des yeux o longtemps burent nos yeux avides!
Ange plein de beaut? connaissez-vous les rides?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumi?es,
David mourant aurait demand la sant?br /> Aux ?anations de ton corps enchant?
Mais de toi je n'implore, ange, que tes pri?es,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumi?es!



XLV - Confession

Une fois, une seule, aimable et douce femme,
A mon bras votre bras poli
S'appuya (sur le fond t??reux de mon ?e
Ce souvenir n'est point p?i);

II ?ait tard; ainsi qu'une m?aille neuve
La pleine lune s'?alait,
Et la solennit de la nuit, comme un fleuve,
Sur Paris dormant ruisselait.

Et le long des maisons, sous les portes coch?es,
Des chats passaient furtivement
L'oreille au guet, ou bien, comme des ombres ch?es,
Nous accompagnaient lentement.

Tout coup, au milieu de l'intimit libre
Eclose la p?e clart?br /> De vous, riche et sonore instrument o ne vibre
Que la radieuse gaiet?

De vous, claire et joyeuse ainsi qu'une fanfare
Dans le matin ?incelant
Une note plaintive, une note bizarre
S'?happa, tout en chancelant

Comme une enfant ch?ive, horrible, sombre, immonde,
Dont sa famille rougirait,
Et qu'elle aurait longtemps, pour la cacher au monde,
Dans un caveau mise au secret.

Pauvre ange, elle chantait, votre note criarde:
"Que rien ici-bas n'est certain,
Et que toujours, avec quelque soin qu'il se farde,
Se trahit l'?o?me humain;

Que c'est un dur m?ier que d'?re belle femme,
Et que c'est le travail banal
De la danseuse folle et froide qui se p?e
Dans son sourire machinal;

Que b?ir sur les coeurs est une chose sotte;
Que tout craque, amour et beaut?
Jusqu' ce que l'Oubli les jette dans sa hotte
Pour les rendre l'Eternit?"

J'ai souvent ?oqu cette lune enchant?,
Ce silence et cette langueur,
Et cette confidence horrible chuchot?
Au confessionnal du coeur.



XLVI - L'Aube spirituelle

Quand chez les d?auch? l'aube blanche et vermeille
Entre en soci? de l'Id?l rongeur,
Par l'op?ation d'un myst?e vengeur
Dans la brute assoupie un ange se r?eille.

Des Cieux Spirituels l'inaccessible azur,
Pour l'homme terrass qui r?e encore et souffre,
S'ouvre et s'enfonce avec l'attirance du gouffre.
Ainsi, ch?e D?sse, Etre lucide et pur,

Sur les d?ris fumeux des stupides orgies
Ton souvenir plus clair, plus rose, plus charmant,
A mes yeux agrandis voltige incessamment.

Le soleil a noirci la flamme des bougies;
Ainsi, toujours vainqueur, ton fant?e est pareil,
Ame resplendissante, l'immortel soleil!



XLVII - Harmonie du Soir

Voici venir les temps o vibrant sur sa tige
Chaque fleur s'?apore ainsi qu'un encensoir;
Les sons et les parfums tournent dans l'air du soir;
Valse m?ancolique et langoureux vertige!

Chaque fleur s'?apore ainsi qu'un encensoir;
Le violon fr?it comme un coeur qu'on afflige;
Valse m?ancolique et langoureux vertige!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon fr?it comme un coeur qu'on afflige,
Un coeur tendre, qui hait le n?nt vaste et noir!
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir;
Le soleil s'est noy dans son sang qui se fige.

Un coeur tendre, qui hait le n?nt vaste et noir,
Du pass lumineux recueille tout vestige!
Le soleil s'est noy dans son sang qui se fige...
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir!



XLVIII - Le Flacon

II est de forts parfums pour qui toute mati?e
Est poreuse. On dirait qu'ils p??rent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l'Orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,

Ou dans une maison d?erte quelque armoire
Pleine de l'?re odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'o jaillit toute vive une ?e qui revient.

Mille pensers dormaient, chrysalides fun?res,
Fr?issant doucement dans les lourdes t??res,
Qui d?agent leur aile et prennent leur essor,
Teint? d'azur, glac? de rose, lam? d'or.

Voil le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air troubl? les yeux se ferment; le Vertige
Saisit l'?e vaincue et la pousse deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains;

II la terrasse au bord d'un gouffre s?ulaire,
O? Lazare odorant d?hirant son suaire,
Se meut dans son r?eil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et s?ulcral.

Ainsi, quand je serai perdu dans la m?oire
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire
Quand on m'aura jet? vieux flacon d?ol?
D?r?it, poudreux, sale, abject, visqueux, f??

Je serai ton cercueil, aimable pestilence!
Le t?oin de ta force et de ta virulence,
Cher poison pr?ar par les anges! liqueur
Qui me ronge, la vie et la mort de mon coeur!



XLIX - Le Poison

Le vin sait rev?ir le plus sordide bouge
D'un luxe miraculeux,
Et fait surgir plus d'un portique fabuleux
Dans l'or de sa vapeur rouge,
Comme un soleil couchant dans un ciel n?uleux.

L'opium agrandit ce qui n'a pas de bornes,
Allonge l'illimit?
Approfondit le temps, creuse la volupt?
Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l'?e au del de sa capacit?

Tout cela ne vaut pas le poison qui d?oule
De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs o mon ?e tremble et se voit l'envers...
Mes songes viennent en foule
Pour se d?alt?er ces gouffres amers.

Tout cela ne vaut pas le terrible prodige
De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l'oubli mon ?e sans remords,
Et charriant le vertige,
La roule d?aillante aux rives de la mort!



L - Ciel Brouill?/b>

On dirait ton regard d'une vapeur couvert;
Ton oeil myst?ieux (est-il bleu, gris ou vert?)
Alternativement tendre, r?eur, cruel,
R?l?hit l'indolence et la p?eur du ciel.

Tu rappelles ces jours blancs, ti?es et voil?,
Qui font se fondre en pleurs les coeurs ensorcel?,
Quand, agit? d'un mal inconnu qui les tord,
Les nerfs trop ?eill? raillent l'esprit qui dort.

Tu ressembles parfois ces beaux horizons
Qu'allument les soleils des brumeuses saisons...
Comme tu resplendis, paysage mouill?br /> Qu'enflamment les rayons tombant d'un ciel brouill?

O femme dangereuse, s?uisants climats!
Adorerai-je aussi ta neige et vos frimas,
Et saurai-je tirer de l'implacable hiver
Des plaisirs plus aigus que la glace et le fer?



LI - Le Chat

I

Dans ma cervelle se prom?e,
Ainsi qu'en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant.
Quand il miaule, on l'entend peine,

Tant son timbre est tendre et discret;
Mais que sa voix s'apaise ou gronde,
Elle est toujours riche et profonde.
C'est l son charme et son secret.

Cette voix, qui perle et qui filtre
Dans mon fonds le plus t??reux,
Me remplit comme un vers nombreux
Et me r?ouit comme un philtre.

Elle endort les plus cruels maux
Et contient toutes les extases;
Pour dire les plus longues phrases,
Elle n'a pas besoin de mots.

Non, il n'est pas d'archet qui morde
Sur mon coeur, parfait instrument,
Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde,

Que ta voix, chat myst?ieux,
Chat s?aphique, chat ?range,
En qui tout est, comme en un ange,
Aussi subtil qu'harmonieux!

II

De sa fourrure blonde et brune
Sort un parfum si doux, qu'un soir
J'en fus embaum? pour l'avoir
Caress? une fois, rien qu'une.

C'est l'esprit familier du lieu;
Il juge, il pr?ide, il inspire
Toutes choses dans son empire;
Peut-?re est-il f?, est-il dieu?

Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime
Tir? comme par un aimant,
Se retournent docilement
Et que je regarde en moi-m?e,

Je vois avec ?onnement
Le feu de ses prunelles p?es,
Clairs fanaux, vivantes opales
Qui me contemplent fixement.



LII - Le Beau Navire

Je veux te raconter, molle enchanteresse!
Les diverses beaut? qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beaut?
O l'enfance s'allie la maturit?

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Charg de toile, et va roulant
Suivant un rhythme doux, et paresseux, et lent.

Sur ton cou large et rond, sur tes ?aules grasses,
Ta t?e se pavane avec d'?ranges gr?es;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.

Je veux te raconter, molle enchanteresse!
Les diverses beaut? qui parent ta jeunesse;
Je veux te peindre ta beaut?
O l'enfance s'allie la maturit?

Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire,
Ta gorge triomphante est une belle armoire
Dont les panneaux bomb? et clairs
Comme les boucliers accrochent des ?lairs;

Boucliers provoquants, arm? de pointes roses!
Armoire doux secrets, pleine de bonnes choses,
De vins, de parfums, de liqueurs
Qui feraient d?irer les cerveaux et les coeurs!

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large
Tu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,
Charg de toile, et va roulant
Suivant un rhythme doux, et paresseux, et lent.

Tes nobles jambes, sous les volants qu'elles chassent,
Tourmentent les d?irs obscurs et les agacent,
Comme deux sorci?es qui font
Tourner un philtre noir dans un vase profond.

Tes bras, qui se joueraient des pr?oces hercules,
Sont des boas luisants les solides ?ules,
Faits pour serrer obstin?ent,
Comme pour l'imprimer dans ton coeur, ton amant.

Sur ton cou large et rond, sur tes ?aules grasses,
Ta t?e se pavane avec d'?ranges gr?es;
D'un air placide et triomphant
Tu passes ton chemin, majestueuse enfant.



LIII - L'invitation au voyage

Mon enfant, ma soeur,
Songe la douceur
D'aller l?bas
vivre ensemble!
Aimer loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble!
Les soleils mouill?
De ces ciels brouill?
Pour mon esprit ont les charmes
Si myst?ieux
De tes tra?res yeux,
Brillant travers leurs larmes.

L? tout n'est qu'ordre et beaut?
Luxe, calme et volupt?

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
D?oreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
M?ant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l'ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
A l'?e en secret
Sa douce langue natale.

L? tout n'est qu'ordre et beaut?
Luxe, calme et volupt?

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l'humeur est vagabonde;
C'est pour assouvir
Ton moindre d?ir
Qu'ils viennent du bout du monde.
Les soleils couchants
Rev?ent les champs,
Les canaux, la ville enti?e,
D'hyacinthe et d'or;
Le monde s'endort
Dans une chaude lumi?e.

L? tout n'est qu'ordre et beaut?
Luxe, calme et volupt?



LIV - L'Irr?arable

Pouvons-nous ?ouffer le vieux, le long Remords,
Qui vit, s'agite et se tortille
Et se nourrit de nous comme le ver des morts,
Comme du ch?e la chenille?
Pouvons-nous ?ouffer l'implacable Remords?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane,
Noierons-nous ce vieil ennemi,
Destructeur et gourmand comme la courtisane,
Patient comme la fourmi?
Dans quel philtre? - dans quel vin? - dans quelle tisane?

Dis-le, belle sorci?e, oh! dis, si tu le sais,
A cet esprit combl d'angoisse
Et pareil au mourant qu'?rasent les bless?,
Que le sabot du cheval froisse,
Dis-le, belle sorci?e, oh! dis, si tu le sais,

A cet agonisant que le loup d? flaire
Et que surveille le corbeau,
A ce soldat bris? s'il faut qu'il d?esp?e
D'avoir sa croix et son tombeau;
Ce pauvre agonisant que d? le loup flaire!

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?
Peut-on d?hirer des t??res
Plus denses que la poix, sans matin et sans soir,
Sans astres, sans ?lairs fun?res?
Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir?

L'Esp?ance qui brille aux carreaux de l'Auberge
Est souffl?, est morte jamais!
Sans lune et sans rayons, trouver o l'on h?erge
Les martyrs d'un chemin mauvais!
Le Diable a tout ?eint aux carreaux de l'Auberge!

Adorable sorci?e, aimes-tu les damn??
Dis, connais-tu l'irr?issible?
Connais-tu le Remords, aux traits empoisonn?,
A qui notre coeur sert de cible?
Adorable sorci?e, aimes-tu les damn??

L'Irr?arable ronge avec sa dent maudite
Notre ?e, piteux monument,
Et souvent il attaque ainsi que le termite,
Par la base le b?iment.
L'Irr?arable ronge avec sa dent maudite!

- J'ai vu parfois, au fond d'un th殁tre banal
Qu'enflammait l'orchestre sonore,
Une f? allumer dans un ciel infernal
Une miraculeuse aurore;
J'ai vu parfois au fond d'un th殁tre banal

Un ?re, qui n'?ait que lumi?e, or et gaze,
Terrasser l'?orme Satan;
Mais mon coeur, que jamais ne visite l'extase,
Est un th殁tre o l'on attend
Toujours. toujours en vain, l'Etre aux ailes de gaze!



LV - Causerie

Vous ?es un beau ciel d'automne, clair et rose!
Mais la tristesse en moi monte comme la mer,
Et laisse, en refluant, sur ma l?re morose
Le souvenir cuisant de son limon amer.

- Ta main se glisse en vain sur mon sein qui se p?e;
Ce qu'elle cherche, amie, est un lieu saccag?br /> Par la griffe et la dent f?oce de la femme.
Ne cherchez plus mon coeur; les b?es l'ont mang?

Mon coeur est un palais fl?ri par la cohue;
On s'y so?e, on s'y tue, on s'y prend aux cheveux!
- Un parfum nage autour de votre gorge nue!...

O Beaut? dur fl?u des ?es, tu le veux!
Avec tes yeux de feu, brillants comme des f?es,
Calcine ces lambeaux qu'ont ?argn? les b?es!



LVI - Chant d'Automne

I

Bient? nous plongerons dans les froides t??res;
Adieu, vive clart de nos ?? trop courts!
J'entends d? tomber avec des chocs fun?res
Le bois retentissant sur le pav des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon ?re: col?e,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forc?
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon coeur ne sera plus qu'un bloc rouge et glac?

J'?oute en fr?issant chaque b?he qui tombe
L'?hafaud qu'on b?it n'a pas d'?ho plus sourd.
Mon esprit est pareil la tour qui succombe
Sous les coups du b?ier infatigable et lourd.

II me semble, berc par ce choc monotone,
Qu'on cloue en grande h?e un cercueil quelque part.
Pour qui? - C'?ait hier l'?? voici l'automne!
Ce bruit myst?ieux sonne comme un d?art.

II

J'aime de vos longs yeux la lumi?e verd?re,
Douce beaut? mais tout aujourd'hui m'est amer,
Et rien, ni votre amour, ni le boudoir, ni l'?re,
Ne me vaut le soleil rayonnant sur la mer.

Et pourtant aimez-moi, tendre coeur! soyez m?e,
M?e pour un ingrat, m?e pour un m?hant;
Amante ou soeur, soyez la douceur ?h??e
D'un glorieux automne ou d'un soleil couchant.

Courte t?he! La tombe attend - elle est avide!
Ah! laissez-moi, mon front pos sur vos genoux,
Go?er, en regrettant l'? blanc et torride,
De l'arri?e-saison le rayon jaune et doux!



LVII - A une Madone

Ex-voto dans le go? espagnol

Je veux b?ir pour toi, Madone, ma ma?resse,
Un autel souterrain au fond de ma d?resse,
Et creuser dans le coin le plus noir de mon coeur,
Loin du d?ir mondain et du regard moqueur,
Une niche, d'azur et d'or tout ?aill?,
O tu te dresseras, Statue ?erveill?.
Avec mes Vers polis, treillis d'un pur m?al
Savamment constell de rimes de cristal
Je ferai pour ta t?e une ?orme Couronne;
Et dans ma Jalousie, mortelle Madone
Je saurai te tailler un Manteau, de fa?n
Barbare, roide et lourd, et doubl de soup?n,
Qui, comme une gu?ite, enfermera tes charmes,
Non de Perles brod? mais de toutes mes Larmes!
Ta Robe, ce sera mon D?ir, fr?issant,
Onduleux, mon D?ir qui monte et qui descend,
Aux pointes se balance, aux vallons se repose,
Et rev? d'un baiser tout ton corps blanc et rose.
Je te ferai de mon Respect de beaux Souliers
De satin, par tes pieds divins humili?,
Qui, les emprisonnant dans une molle ?reinte
Comme un moule fid?e en garderont l'empreinte.
Si je ne puis, malgr tout mon art diligent
Pour Marchepied tailler une Lune d'argent
Je mettrai le Serpent qui me mord les entrailles
Sous tes talons, afin que tu foules et railles
Reine victorieuse et f?onde en rachats
Ce monstre tout gonfl de haine et de crachats.
Tu verras mes Pensers, rang? comme les Cierges
Devant l'autel fleuri de la Reine des Vierges
Etoilant de reflets le plafond peint en bleu,
Te regarder toujours avec des yeux de feu;
Et comme tout en moi te ch?it et t'admire,
Tout se fera Benjoin, Encens, Oliban, Myrrhe,
Et sans cesse vers toi, sommet blanc et neigeux,
En Vapeurs montera mon Esprit orageux.

Enfin, pour compl?er ton r?e de Marie,
Et pour m?er l'amour avec la barbarie,
Volupt noire! des sept P?h? capitaux,
Bourreau plein de remords, je ferai sept Couteaux
Bien affil?, et comme un jongleur insensible,
Prenant le plus profond de ton amour pour cible,
Je les planterai tous dans ton Coeur pantelant,
Dans ton Coeur sanglotant, dans ton Coeur ruisselant!



LVIII - Chanson d'Apr?-midi

Quoique tes sourcils m?hants
Te donnent un air ?range
Qui n'est pas celui d'un ange,
Sorci?e aux yeux all?hants,

Je t'adore, ma frivole,
Ma terrible passion!
Avec la d?otion
Du pr?re pour son idole.

Le d?ert et la for?
Embaument tes tresses rudes,
Ta t?e a les attitudes
De l'?igme et du secret.

Sur ta chair le parfum r?e
Comme autour d'un encensoir;
Tu charmes comme le soir
Nymphe t??reuse et chaude.

Ah! les philtres les plus forts
Ne valent pas ta paresse,
Et tu connais la caresse
Ou fait revivre les morts!

Tes hanches sont amoureuses
De ton dos et de tes seins,
Et tu ravis les coussins
Par tes poses langoureuses.

Quelquefois, pour apaiser
Ta rage myst?ieuse,
Tu prodigues, s?ieuse,
La morsure et le baiser;

Tu me d?hires, ma brune,
Avec un rire moqueur,
Et puis tu mets sur mon coeur
Ton oeil doux comme la lune.

Sous tes souliers de satin,
Sous tes charmants pieds de soie
Moi, je mets ma grande joie,
Mon g?ie et mon destin,

Mon ?e par toi gu?ie,
Par toi, lumi?e et couleur!
Explosion de chaleur
Dans ma noire Sib?ie!



LIX - Sisina

Imaginez Diane en galant ?uipage,
Parcourant les for?s ou battant les halliers,
Cheveux et gorge au vent, s'enivrant de tapage,
Superbe et d?iant les meilleurs cavaliers!

Avez-vous vu Th?oigne, amante du carnage,
Excitant l'assaut un peuple sans souliers,
La joue et l'oeil en feu, jouant son personnage,
Et montant, sabre au poing, les royaux escaliers?

Telle la Sisina! Mais la douce guerri?e
A l'?e charitable autant que meurtri?e;
Son courage, affol de poudre et de tambours,

Devant les suppliants sait mettre bas les armes,
Et son coeur, ravag par la flamme, a toujours,
Pour qui s'en montre digne, un r?ervoir de larmes.



LX - Franciscae meae laudes

Novis te cantabo chordis,
O novelletum quod ludis
In solitudine cordis.

Esto sertis implicata,
O femina delicata
Per quam solvuntur peccata!

Sicut beneficum Lethe,
Hauriam oscula de te,
Quae imbuta es magnete.

Quum vitiorum tempegtas
Turbabat omnes semitas,
Apparuisti, Deitas,

Velut stella salutaris
In naufragiis amaris.....
Suspendam cor tuis aris!

Piscina plena virtutis,
Fons ?ern juventutis
Labris vocem redde mutis!

Quod erat spurcum, cremasti;
Quod rudius, exaequasti;
Quod debile, confirmasti.

In fame mea taberna
In nocte mea lucerna,
Recte me semper guberna.

Adde nunc vires viribus,
Dulce balneum suavibus
Unguentatum odoribus!

Meos circa lumbos mica,
O castitatis lorica,
Aqua tincta seraphica;

Patera gemmis corusca,
Panis salsus, mollis esca,
Divinum vinum, Francisca!



LXI - A une Dame cr?le

Au pays parfum que le soleil caresse,
J'ai connu, sous un dais d'arbres tout empourpr?
Et de palmiers d'o pleut sur les yeux la paresse,
Une dame cr?le aux charmes ignor?.

Son teint est p?e et chaud; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement mani??;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assur?.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d'orner les antiques manoirs,

Vous feriez, l'abri des ombreuses retraites
Germer mille sonnets dans le coeur des po?es,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.



LXII - Moesta et errabunda

Dis-moi ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe,
Loin du noir oc?n de l'immonde cit?br /> Vers un autre oc?n o la splendeur ?late,
Bleu, clair, profond, ainsi que la virginit?
Dis-moi, ton coeur parfois s'envole-t-il, Agathe?

La mer la vaste mer, console nos labeurs!
Quel d?on a dot la mer, rauque chanteuse
Qu'accompagne l'immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs!

Emporte-moi wagon! enl?e-moi, fr?ate!
Loin! loin! ici la boue est faite de nos pleurs!
- Est-il vrai que parfois le triste coeur d'Agathe
Dise: Loin des remords, des crimes, des douleurs,
Emporte-moi, wagon, enl?e-moi, fr?ate?

Comme vous ?es loin, paradis parfum?
O sous un clair azur tout n'est qu'amour et joie,
O tout ce que l'on aime est digne d'?re aim?
O dans la volupt pure le coeur se noie!
Comme vous ?es loin, paradis parfum?

Mais le vert paradis des amours enfantines,
Les courses, les chansons, les baisers, les bouquets,
Les violons vibrant derri?e les collines,
Avec les brocs de vin, le soir, dans les bosquets,
- Mais le vert paradis des amours enfantines,

L'innocent paradis, plein de plaisirs furtifs,
Est-il d? plus loin que l'Inde et que la Chine?
Peut-on le rappeler avec des cris plaintifs,
Et l'animer encor d'une voix argentine,
L'innocent paradis plein de plaisirs furtifs?



LXIII - Le Revenant

Comme les anges l'oeil fauve,
Je reviendrai dans ton alc?e
Et vers toi glisserai sans bruit
Avec les ombres de la nuit;

Et je te donnerai, ma brune,
Des baisers froids comme la lune
Et des caresses de serpent
Autour d'une fosse rampant.

Quand viendra le matin livide,
Tu trouveras ma place vide,
O jusqu'au soir il fera froid.

Comme d'autres par la tendresse,
Sur ta vie et sur ta jeunesse,
Moi, je veux r?ner par l'effroi.



LXIV - Sonnet d'Automne

Ils me disent, tes yeux, clairs comme le cristal:
"Pour toi, bizarre amant, quel est donc mon m?ite?"
- Sois charmante et tais-toi! Mon coeur, que tout irrite,
Except la candeur de l'antique animal,

Ne veut pas te montrer son secret infernal,
Berceuse dont la main aux longs sommeils m'invite,
Ni sa noire l?ende avec la flamme ?rite.
Je hais la passion et l'esprit me fait mal!

Aimons-nous doucement. L'Amour dans sa gu?ite,
T??reux, embusqu? bande son arc fatal.
Je connais les engins de son vieil arsenal:

Crime, horreur et folie! - O p?e marguerite!
Comme moi n'es-tu pas un soleil automnal,
O ma si blanche, ma si froide Marguerite?



LXV - Tristesses de la Lune

Ce soir, la lune r?e avec plus de paresse;
Ainsi qu'une beaut? sur de nombreux coussins,
Qui d'une main distraite et l??e caresse
Avant de s'endormir le contour de ses seins,

Sur le dos satin des molles avalanches,
Mourante, elle se livre aux longues p?oisons,
Et prom?e ses yeux sur les visions blanches
Qui montent dans l'azur comme des floraisons.

Quand parfois sur ce globe, en sa langueur oisive,
Elle laisse filer une larme furtive,
Un po?e pieux, ennemi du sommeil,

Dans le creux de sa main prend cette larme p?e,
Aux reflets iris? comme un fragment d'opale,
Et la met dans son coeur loin des yeux du soleil.



LXVI - Les Chats

Les amoureux fervents et les savants aust?es
Aiment ?alement, dans leur m?e saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux s?entaires.

Amis de la science et de la volupt?br /> Ils cherchent le silence et l'horreur des t??res;
L'Er?e les e? pris pour ses coursiers fun?res,
S'ils pouvaient au servage incliner leur fiert?

Ils prennent en songeant les nobles attitudes
Des grands sphinx allong? au fond des solitudes,
Qui semblent s'endormir dans un r?e sans fin;

Leurs reins f?onds sont pleins d'?incelles magiques,
Et des parcelles d'or, ainsi qu'un sable fin,
Etoilent vaguement leurs prunelles mystiques.



LXVII - Les Hiboux

Sous les ifs noirs qui les abritent
Les hiboux se tiennent rang?
Ainsi que des dieux ?rangers
Dardant leur oeil rouge. Ils m?itent.

Sans remuer ils se tiendront
Jusqu' l'heure m?ancolique
O? poussant le soleil oblique,
Les t??res s'?abliront.

Leur attitude au sage enseigne
Qu'il faut en ce monde qu'il craigne
Le tumulte et le mouvement;

L'homme ivre d'une ombre qui passe
Porte toujours le ch?iment
D'avoir voulu changer de place.



LXVIII - La Pipe

Je suis la pipe d'un auteur;
On voit, contempler ma mine
D'Abyssinienne ou de Cafrine,
Que mon ma?re est un grand fumeur.

Quand il est combl de douleur,
Je fume comme la chaumine
O se pr?are la cuisine
Pour le retour du laboureur.

J'enlace et je berce son ?e
Dans le r?eau mobile et bleu
Qui monte de ma bouche en feu,

Et je roule un puissant dictame
Qui charme son coeur et gu?it
De ses fatigues son esprit.



LXIX - La Musique

La musique souvent me prend comme une mer!
Vers ma p?e ?oile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste ?her,
Je mets la voile;

La poitrine en avant et les poumons gonfl?
Comme de la toile
J'escalade le dos des flots amoncel?
Que la nuit me voile;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
D'un vaisseau qui souffre;
Le bon vent, la temp?e et ses convulsions

Sur l'immense gouffre
Me bercent. D'autres fois, calme plat, grand miroir
De mon d?espoir!



LXX - S?ulture

Si par une nuit lourde et sombre
Un bon chr?ien, par charit?
Derri?e quelque vieux d?ombre
Enterre votre corps vant?

A l'heure o les chastes ?oiles
Ferment leurs yeux appesantis,
L'araign? y fera ses toiles,
Et la vip?e ses petits;

Vous entendrez toute l'ann?
Sur votre t?e condamn?
Les cris lamentables des loups

Et des sorci?es fam?iques,
Les ?ats des vieillards lubriques
Et les complots des noirs filous.



LXXI - Une gravure fantastique

Ce spectre singulier n'a pour toute toilette,
Grotesquement camp sur son front de squelette,
Qu'un diad?e affreux sentant le carnaval.
Sans ?erons, sans fouet, il essouffle un cheval,
Fant?e comme lui, rosse apocalyptique,
Qui bave des naseaux comme un ?ileptique.
Au travers de l'espace ils s'enfoncent tous deux,
Et foulent l'infini d'un sabot hasardeux.
Le cavalier prom?e un sabre qui flamboie
Sur les foules sans nom que sa monture broie,
Et parcourt, comme un prince inspectant sa maison,
Le cimeti?e immense et froid, sans horizon,
O gisent, aux lueurs d'un soleil blanc et terne,
Les peuples de l'histoire ancienne et moderne.



LXXII - Le Mort joyeux

Dans une terre grasse et pleine d'escargots
Je veux creuser moi-m?e une fosse profonde,
O je puisse loisir ?aler mes vieux os
Et dormir dans l'oubli comme un requin dans l'onde.

Je hais les testaments et je hais les tombeaux;
Plut? que d'implorer une larme du monde,
Vivant, j'aimerais mieux inviter les corbeaux
A saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.

O vers! noirs compagnons sans oreille et sans yeux,
Voyez venir vous un mort libre et joyeux;
Philosophes viveurs, fils de la pourriture,

A travers ma ruine allez donc sans remords,
Et dites-moi s'il est encor quelque torture
Pour ce vieux corps sans ?e et mort parmi les morts!




LXXIII - Le Tonneau de la Haine


La Haine est le tonneau des p?es Dana?es;
La Vengeance ?erdue aux bras rouges et forts
A beau pr?ipiter dans ses t??res vides
De grands seaux pleins du sang et des larmes des morts,

Le D?on fait des trous secrets ces ab?es,
Par o fuiraient mille ans de sueurs et d'efforts,
Quand m?e elle saurait ranimer ses victimes,
Et pour les pressurer ressusciter leurs corps.

La Haine est un ivrogne au fond d'une taverne,
Qui sent toujours la soif na?re de la liqueur
Et se multiplier comme l'hydre de Lerne.

- Mais les buveurs heureux connaissent leur vainqueur,
Et la Haine est vou? ce sort lamentable
De ne pouvoir jamais s'endormir sous la table.



LXXIV - La cloche f??

II est amer et doux, pendant les nuits d'hiver,
D'?outer, pr? du feu qui palpite et qui fume,
Les souvenirs lointains lentement s'?ever
Au bruit des carillons qui chantent dans la brume.

Bienheureuse la cloche au gosier vigoureux
Qui, malgr sa vieillesse, alerte et bien portante,
Jette fid?ement son cri religieux,
Ainsi qu'un vieux soldat qui veille sous la tente!

Moi, mon ?e est f??, et lorsqu'en ses ennuis
Elle veut de ses chants peupler l'air froid des nuits,
II arrive souvent que sa voix affaiblie

Semble le r?e ?ais d'un bless qu'on oublie
Au bord d'un lac de sang, sous un grand tas de morts
Et qui meurt, sans bouger, dans d'immenses efforts.



LXXV - Spleen

Pluvi?e, irrit contre la ville enti?e,
De son urne grands flots verse un froid t??reux
Aux p?es habitants du voisin cimeti?e
Et la mortalit sur les faubourgs brumeux.

Mon chat sur le carreau cherchant une liti?e
Agite sans repos son corps maigre et galeux;
L'?e d'un vieux po?e erre dans la goutti?e
Avec la triste voix d'un fant?e frileux.

Le bourdon se lamente, et la b?he enfum?
Accompagne en fausset la pendule enrhum?
Cependant qu'en un jeu plein de sales parfums,

H?itage fatal d'une vieille hydropique,
Le beau valet de coeur et la dame de pique
Causent sinistrement de leurs amours d?unts.



LXXVI - Spleen

J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

Un gros meuble tiroirs encombr de bilans,
De vers, de billets doux, de proc?, de romances,
Avec de lourds cheveux roul? dans des quittances,
Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
C'est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimeti?e abhorr de la lune,
O comme des remords se tra?ent de longs vers
Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
Je suis un vieux boudoir plein de roses fan?s,
O g? tout un fouillis de modes surann?s,
O les pastels plaintifs et les p?es Boucher
Seuls, respirent l'odeur d'un flacon d?ouch?

Rien n'?ale en longueur les boiteuses journ?s,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses ann?s
L'ennui, fruit de la morne incuriosit?
Prend les proportions de l'immortalit?
- D?ormais tu n'es plus, mati?e vivante!
Qu'un granit entour d'une vague ?ouvante,
Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux;
Un vieux sphinx ignor du monde insoucieux,
Oubli sur la carte, et dont l'humeur farouche
Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.



LXXVII - Spleen

Je suis comme le roi d'un pays pluvieux,
Riche, mais impuissant, jeune et pourtant tr? vieux,
Qui, de ses pr?epteurs m?risant les courbettes,
S'ennuie avec ses chiens comme avec d'autres b?es.
Rien ne peut l'?ayer, ni gibier, ni faucon,
Ni son peuple mourant en face du balcon.
Du bouffon favori la grotesque ballade
Ne distrait plus le front de ce cruel malade;
Son lit fleurdelis se transforme en tombeau,
Et les dames d'atour, pour qui tout prince est beau,
Ne savent plus trouver d'impudique toilette
Pour tirer un souris de ce jeune squelette.
Le savant qui lui fait de l'or n'a jamais pu
De son ?re extirper l'??ent corrompu,
Et dans ces bains de sang qui des Romains nous viennent,
Et dont sur leurs vieux jours les puissants se souviennent,
II n'a su r?hauffer ce cadavre h???br /> O coule au lieu de sang l'eau verte du L?h?br />



LXXVIII - Spleen

Quand le ciel bas et lourd p?e comme un couvercle
Sur l'esprit g?issant en proie aux longs ennuis,
Et que de l'horizon embrassant tout le cercle
II nous verse un jour noir plus triste que les nuits;

Quand la terre est chang? en un cachot humide,
O l'Esp?ance, comme une chauve-souris,
S'en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la t?e des plafonds pourris;

Quand la pluie ?alant ses immenses tra??s
D'une vaste prison imite les barreaux,
Et qu'un peuple muet d'inf?es araign?s
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent geindre opini?rement.

- Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
D?ilent lentement dans mon ?e; l'Espoir,
Vaincu, pleure, et l'Angoisse atroce, despotique,
Sur mon cr?e inclin plante son drapeau noir.



LXXIX - Obsession

Grands bois, vous m'effrayez comme des cath?rales;
Vous hurlez comme l'orgue; et dans nos coeurs maudits,
Chambres d'?ernel deuil o vibrent de vieux r?es,
R?ondent les ?hos de vos De profundis.

Je te hais, Oc?n! tes bonds et tes tumultes,
Mon esprit les retrouve en lui; ce rire amer
De l'homme vaincu, plein de sanglots et d'insultes,
Je l'entends dans le rire ?orme de la mer

Comme tu me plairais, nuit! sans ces ?oiles
Dont la lumi?e parle un langage connu!
Car je cherche le vide, et le noir, et le nu!

Mais les t??res sont elles-m?es des toiles
O vivent, jaillissant de mon oeil par milliers,
Des ?res disparus aux regards familiers.



LXXX - Le Go? du N?nt

Morne esprit, autrefois amoureux de la lutte,
L'Espoir, dont l'?eron attisait ton ardeur,
Ne veut plus t'enfourcher! Couche-toi sans pudeur,
Vieux cheval dont le pied chaque obstacle butte.

R?igne-toi, mon coeur; dors ton sommeil de brute.

Esprit vaincu, fourbu! Pour toi, vieux maraudeur,
L'amour n'a plus de go?, non plus que la dispute;
Adieu donc, chants du cuivre et soupirs de la fl?e!
Plaisirs, ne tentez plus un coeur sombre et boudeur!

Le Printemps adorable a perdu son odeur!

Et le Temps m'engloutit minute par minute,
Comme la neige immense un corps pris de roideur;
- Je contemple d'en haut le globe en sa rondeur
Et je n'y cherche plus l'abri d'une cahute.

Avalanche, veux-tu m'emporter dans ta chute?



LXXXI - Alchimie de la Douleur

L'un t'?laire avec son ardeur,
L'autre en toi met son deuil, Nature!
Ce qui dit l'un: S?ulture!
Dit l'autre: Vie et splendeur!

Herm? inconnu qui m'assistes
Et qui toujours m'intimidas,
Tu me rends l'?al de Midas,
Le plus triste des alchimistes;

Par toi je change l'or en fer
Et le paradis en enfer;
Dans le suaire des nuages

Je d?ouvre un cadavre cher,
Et sur les c?estes rivages
Je b?is de grands sarcophages.



LXXXII - Horreur sympathique

De ce ciel bizarre et livide,
Tourment comme ton destin,
Quels pensers dans ton ?e vide
Descendent? r?onds, libertin.

- Insatiablement avide
De l'obscur et de l'incertain,
Je ne geindrai pas comme Ovide
Chass du paradis latin.

Cieux d?hir? comme des gr?es
En vous se mire mon orgueil;
Vos vastes nuages en deuil

Sont les corbillards de mes r?es,
Et vos lueurs sont le reflet
De l'Enfer o mon coeur se pla?.



LXXXIII - L'H?utontimoroum?os

A J.G.F.

Je te frapperai sans col?e
Et sans haine, comme un boucher,
Comme Mo?e le rocher
Et je ferai de ta paupi?e,

Pour abreuver mon Saharah
Jaillir les eaux de la souffrance.
Mon d?ir gonfl d'esp?ance
Sur tes pleurs sal? nagera

Comme un vaisseau qui prend le large,
Et dans mon coeur qu'ils so?eront
Tes chers sanglots retentiront
Comme un tambour qui bat la charge!

Ne suis-je pas un faux accord
Dans la divine symphonie,
Gr?e la vorace Ironie
Qui me secoue et qui me mord

Elle est dans ma voix, la criarde!
C'est tout mon sang ce poison noir!
Je suis le sinistre miroir
O la m??e se regarde.

Je suis la plaie et le couteau!
Je suis le soufflet et la joue!
Je suis les membres et la roue,
Et la victime et le bourreau!

Je suis de mon coeur le vampire,
- Un de ces grands abandonn?
Au rire ?ernel condamn?
Et qui ne peuvent plus sourire!



LXXXIV - L'Irr??iable

I

Une Id?, une Forme, un Etre
Parti de l'azur et tomb?br /> Dans un Styx bourbeux et plomb?br /> O nul oeil du Ciel ne p??re;

Un Ange, imprudent voyageur
Qu'a tent l'amour du difforme,
Au fond d'un cauchemar ?orme
Se d?attant comme un nageur,

Et luttant, angoisses fun?res!
Contre un gigantesque remous
Qui va chantant comme les fous
Et pirouettant dans les t??res;

Un malheureux ensorcel?br /> Dans ses t?onnements futiles
Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,
Cherchant la lumi?e et la cl?

Un damn descendant sans lampe
Au bord d'un gouffre dont l'odeur
Trahit l'humide profondeur
D'?ernels escaliers sans rampe,

O veillent des monstres visqueux
Dont les larges yeux de phosphore
Font une nuit plus noire encore
Et ne rendent visibles qu'eux;

Un navire pris dans le p?e
Comme en un pi?e de cristal,
Cherchant par quel d?roit fatal
Il est tomb dans cette ge?e;

- Embl?es nets, tableau parfait
D'une fortune irr??iable
Qui donne penser que le Diable
Fait toujours bien tout ce qu'il fait!

II

T?e-?t?e sombre et limpide
Qu'un coeur devenu son miroir!
Puits de V?it? clair et noir
O tremble une ?oile livide,

Un phare ironique, infernal
Flambeau des gr?es sataniques,
Soulagement et gloire uniques,
- La conscience dans le Mal!



LXXXV - L'Horloge

Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: "Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
Se planteront bient? comme dans une cible;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te d?ore un morceau du d?ice
A chaque homme accord pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi! - Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j'ai pomp ta vie avec ma trompe immonde!

Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de m?al parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel fol?re, sont des gangues
Qu'il ne faut pas l?her sans en extraire l'or!

Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, tout coup! c'est la loi.
Le jour d?ro?; la nuit augmente; souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.

Tant? sonnera l'heure o le divin Hasard,
O l'auguste Vertu, ton ?ouse encor vierge,
O le Repentir m?e (oh! la derni?e auberge!),
O tout te dira Meurs, vieux l?he! il est trop tard!"



TABLEAUX PARISIENS

LXXXVI - Paysage

Je veux, pour composer chastement mes ?logues,
Coucher aupr? du ciel, comme les astrologues,
Et, voisin des clochers ?outer en r?ant
Leurs hymnes solennels emport? par le vent.
Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde,
Je verrai l'atelier qui chante et qui bavarde;
Les tuyaux, les clochers, ces m?s de la cit?
Et les grands ciels qui font r?er d'?ernit?

II est doux, travers les brumes, de voir na?re
L'?oile dans l'azur, la lampe la fen?re
Les fleuves de charbon monter au firmament
Et la lune verser son p?e enchantement.
Je verrai les printemps, les ??, les automnes;
Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones,
Je fermerai partout porti?es et volets
Pour b?ir dans la nuit mes f?riques palais.
Alors je r?erai des horizons bleu?res,
Des jardins, des jets d'eau pleurant dans les alb?res,
Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,
Et tout ce que l'Idylle a de plus enfantin.
L'Emeute, temp?ant vainement ma vitre,
Ne fera pas lever mon front de mon pupitre;
Car je serai plong dans cette volupt?br /> D'?oquer le Printemps avec ma volont?
De tirer un soleil de mon coeur, et de faire
De mes pensers br?ants une ti?e atmosph?e.



LXXXVII - Le Soleil

Le long du vieux faubourg, o pendent aux masures
Les persiennes, abri des s?r?es luxures,
Quand le soleil cruel frappe traits redoubl?
Sur la ville et les champs, sur les toits et les bl?,
Je vais m'exercer seul ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Tr?uchant sur les mots comme sur les pav?
Heurtant parfois des vers depuis longtemps r??.

Ce p?e nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses;
II fait s'?aporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches le miel.
C'est lui qui rajeunit les porteurs de b?uilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de cro?re et de m?ir
Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir!

Quand, ainsi qu'un po?e, il descend dans les villes,
II ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s'introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les h?itaux et dans tous les palais.



LXXXVIII - A une Mendiante rousse

Blanche fille aux cheveux roux,
Dont la robe par ses trous
Laisse voir la pauvret?br /> Et la beaut?

Pour moi, po?e ch?if,
Ton jeune corps maladif,
Plein de taches de rousseur,
A sa douceur.

Tu portes plus galamment
Qu'une reine de roman
Ses cothurnes de velours
Tes sabots lourds.

Au lieu d'un haillon trop court,
Qu'un superbe habit de cour
Tra?e plis bruyants et longs
Sur tes talons;

En place de bas trou?
Que pour les yeux des rou?
Sur ta jambe un poignard d'or
Reluise encor;

Que des noeuds mal attach?
D?oilent pour nos p?h?
Tes deux beaux seins, radieux
Comme des yeux;

Que pour te d?habiller
Tes bras se fassent prier
Et chassent coups mutins
Les doigts lutins,

Perles de la plus belle eau,
Sonnets de ma?re Belleau
Par tes galants mis aux fers
Sans cesse offerts,

Valetaille de rimeurs
Te d?iant leurs primeurs
Et contemplant ton soulier
Sous l'escalier,

Maint page ?ris du hasard,
Maint seigneur et maint Ronsard
Epieraient pour le d?uit
Ton frais r?uit!

Tu compterais dans tes lits
Plus de baisers que de lis
Et rangerais sous tes lois
Plus d'un Valois!

- Cependant tu vas gueusant
Quelque vieux d?ris gisant
Au seuil de quelque V?our
De carrefour;

Tu vas lorgnant en dessous
Des bijoux de vingt-neuf sous
Dont je ne puis, oh! Pardon!
Te faire don.

Va donc, sans autre ornement,
Parfum, perles, diamant,
Que ta maigre nudit?
O ma beaut?



LXXXIX - Le Cygne

A Victor Hugo

I

Andromaque, je pense vous! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir o jadis resplendit
L'immense majest de vos douleurs de veuve,
Ce Simo? menteur qui par vos pleurs grandit,

A f?ond soudain ma m?oire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, h?as! que le coeur d'un mortel);

Je ne vois qu'en esprit tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux ?auch? et de f?s,
Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-?brac confus.

L s'?alait jadis une m?agerie;
L je vis, un matin, l'heure o sous les cieux
Froids et clairs le Travail s'?eille, o la voirie
Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

Un cygne qui s'?ait ?ad de sa cage,
Et, de ses pieds palm? frottant le pav sec,
Sur le sol raboteux tra?ait son blanc plumage.
Pr? d'un ruisseau sans eau la b?e ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le coeur plein de son beau lac natal:
"Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras-tu, foudre?"
Je vois ce malheureux, mythe ?range et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa t?e avide
Comme s'il adressait des reproches Dieu!

II

Paris change! mais rien dans ma m?ancolie
N'a boug? palais neufs, ?hafaudages, blocs,
Vieux faubourgs, tout pour moi devient all?orie
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime:
Je pense mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exil?, ridicule et sublime
Et rong d'un d?ir sans tr?e! et puis vous,

Andromaque, des bras d'un grand ?oux tomb?,
Vil b?ail, sous la main du superbe Pyrrhus,
Aupr? d'un tombeau vide en extase courb?
Veuve d'Hector, h?as! et femme d'H??us!

Je pense la n?resse, amaigrie et phtisique
Pi?inant dans la boue, et cherchant, l'oeil hagard,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derri?e la muraille immense du brouillard;

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais! ceux qui s'abreuvent de pleurs
Et t?ent la Douleur comme une bonne louve!
Aux maigres orphelins s?hant comme des fleurs!

Ainsi dans la for? o mon esprit s'exile
Un vieux Souvenir sonne plein souffle du cor!
Je pense aux matelots oubli? dans une ?e,
Aux captifs, aux vaincus!... bien d'autres encor!



XC - Les Sept Vieillards

A Victor Hugo

Fourmillante cit? cit pleine de r?es,
O le spectre en plein jour raccroche le passant!
Les myst?es partout coulent comme des s?es
Dans les canaux ?roits du colosse puissant.

Un matin, cependant que dans la triste rue
Les maisons, dont la brume allongeait la hauteur,
Simulaient les deux quais d'une rivi?e accrue,
Et que, d?or semblable l'?e de l'acteur,

Un brouillard sale et jaune inondait tout l'espace,
Je suivais, roidissant mes nerfs comme un h?os
Et discutant avec mon ?e d? lasse,
Le faubourg secou par les lourds tombereaux.

Tout coup, un vieillard dont les guenilles jaunes
Imitaient la couleur de ce ciel pluvieux,
Et dont l'aspect aurait fait pleuvoir les aum?es,
Sans la m?hancet qui luisait dans ses yeux,

M'apparut. On e? dit sa prunelle tremp?
Dans le fiel; son regard aiguisait les frimas,
Et sa barbe longs poils, roide comme une ??,
Se projetait, pareille celle de Judas.

II n'?ait pas vo?? mais cass? son ?hine
Faisant avec sa jambe un parfait angle droit,
Si bien que son b?on, parachevant sa mine,
Lui donnait la tournure et le pas maladroit

D'un quadrup?e infirme ou d'un juif trois pattes.
Dans la neige et la boue il allait s'emp?rant,
Comme s'il ?rasait des morts sous ses savates,
Hostile l'univers plut? qu'indiff?ent.

Son pareil le suivait: barbe, oeil, dos, b?on, loques,
Nul trait ne distinguait, du m?e enfer venu,
Ce jumeau centenaire, et ces spectres baroques
Marchaient du m?e pas vers un but inconnu.

A quel complot inf?e ?ais-je donc en butte,
Ou quel m?hant hasard ainsi m'humiliait?
Car je comptai sept fois, de minute en minute,
Ce sinistre vieillard qui se multipliait!

Que celui-l qui rit de mon inqui?ude
Et qui n'est pas saisi d'un frisson fraternel
Songe bien que malgr tant de d?r?itude
Ces sept monstres hideux avaient l'air ?ernel!

Aurais je, sans mourir, contempl le huiti?e,
Sosie inexorable, ironique et fatal
D?o?ant Ph?ix, fils et p?e de lui-m?e?
- Mais je tournai le dos au cort?e infernal.

Exasp? comme un ivrogne qui voit double,
Je rentrai, je fermai ma porte, ?ouvant?
Malade et morfondu, l'esprit fi?reux et trouble,
Bless par le myst?e et par l'absurdit?

Vainement ma raison voulait prendre la barre;
La temp?e en jouant d?outait ses efforts,
Et mon ?e dansait, dansait, vieille gabarre
Sans m?s, sur une mer monstrueuse et sans bords!



XCI - Les Petites Vieilles

A Victor Hugo

I

Dans les plis sinueux des vieilles capitales,
O tout, m?e l'horreur, tourne aux enchantements,
Je guette, ob?ssant mes humeurs fatales,
Des ?res singuliers, d?r?its et charmants.

Ces monstres disloqu? furent jadis des femmes,
Eponine ou La?! Monstres bris?, bossus
Ou tordus, aimons-les! ce sont encor des ?es.
Sous des jupons trou? et sous de froids tissus

Ils rampent, flagell? par les bises iniques,
Fr?issant au fracas roulant des omnibus,
Et serrant sur leur flanc, ainsi que des reliques,
Un petit sac brod de fleurs ou de r?us;

Ils trottent, tout pareils des marionnettes;
Se tra?ent, comme font les animaux bless?,
Ou dansent, sans vouloir danser, pauvres sonnettes
O se pend un D?on sans piti? Tout cass?

Qu'ils sont, ils ont des yeux per?nts comme une vrille,
Luisants comme ces trous o l'eau dort dans la nuit;
Ils ont les yeux divins de la petite fille
Qui s'?onne et qui rit tout ce qui reluit.

- Avez-vous observ que maints cercueils de vieilles
Sont presque aussi petits que celui d'un enfant?
La Mort savante met dans ces bi?es pareilles
Un symbole d'un go? bizarre et captivant,

Et lorsque j'entrevois un fant?e d?ile
Traversant de Paris le fourmillant tableau,
Il me semble toujours que cet ?re fragile
S'en va tout doucement vers un nouveau berceau;

A moins que, m?itant sur la g?m?rie,
Je ne cherche, l'aspect de ces membres discords,
Combien de fois il faut que l'ouvrier varie
La forme de la bo?e o l'on met tous ces corps.

- Ces yeux sont des puits faits d'un million de larmes,
Des creusets qu'un m?al refroidi pailleta...
Ces yeux myst?ieux ont d'invincibles charmes
Pour celui que l'aust?e Infortune allaita!

II

De Frascati d?unt Vestale enamour?;
Pr?resse de Thalie, h?as! dont le souffleur
Enterr sait le nom; c??re ?apor?
Que Tivoli jadis ombragea dans sa fleur,

Toutes m'enivrent; mais parmi ces ?res fr?es
Il en est qui, faisant de la douleur un miel,
Ont dit au D?ouement qui leur pr?ait ses ailes:
Hippogriffe puissant, m?e-moi jusqu'au ciel!

L'une, par sa patrie au malheur exerc?,
L'autre, que son ?oux surchargea de douleurs,
L'autre, par son enfant Madone transperc?,
Toutes auraient pu faire un fleuve avec leurs pleurs!

III

Ah! que j'en ai suivi de ces petites vieilles!
Une, entre autres, l'heure o le soleil tombant
Ensanglante le ciel de blessures vermeilles,
Pensive, s'asseyait l'?art sur un banc,

Pour entendre un de ces concerts, riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans ces soirs d'or o l'on se sent revivre,
Versent quelque h?o?me au coeur des citadins.

Celle-l? droite encor, fi?e et sentant la r?le,
Humait avidement ce chant vif et guerrier;
Son oeil parfois s'ouvrait comme l'oeil d'un vieil aigle;
Son front de marbre avait l'air fait pour le laurier!

IV

Telles vous cheminez, sto?ues et sans plaintes,
A travers le chaos des vivantes cit?,
M?es au coeur saignant, courtisanes ou saintes,
Dont autrefois les noms par tous ?aient cit?.

Vous qui f?es la gr?e ou qui f?es la gloires,
Nul ne vous reconna?! un ivrogne incivil
Vous insulte en passant d'un amour d?isoire;
Sur vos talons gambade un enfant l?he et vil.

Honteuses d'exister, ombres ratatin?s,
Peureuses, le dos bas, vous c?oyez les murs;
Et nul ne vous salue, ?ranges destin?s!
D?ris d'humanit pour l'?ernit m?s!

Mais moi, moi qui de loin tendrement vous surveille,
L'oeil inquiet, fix sur vos pas incertains,
Tout comme si j'?ais votre p?e, merveille!
Je go?e votre insu des plaisirs clandestins:

Je vois s'?anouir vos passions novices;
Sombres ou lumineux, je vis vos jours perdus;
Mon coeur multipli jouit de tous vos vices!
Mon ?e resplendit de toutes vos vertus!

Ruines! ma famille! cerveaux cong??es!
Je vous fais chaque soir un solennel adieu!
O serez-vous demain, Eves octog?aires,
Sur qui p?e la griffe effroyable de Dieu?



XCII - Les Aveugles

Contemple-les, mon ?e; ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme les somnambules;
Dardant on ne sait o leurs globes t??reux.

Leurs yeux, d'o la divine ?incelle est partie,
Comme s'ils regardaient au loin, restent lev?
Au ciel; on ne les voit jamais vers les pav?
Pencher r?eusement leur t?e appesantie.

Ils traversent ainsi le noir illimit?
Ce fr?e du silence ?ernel. O cit?
Pendant qu'autour de nous tu chantes, ris et beugles,

Eprise du plaisir jusqu' l'atrocit?
Vois! je me tra?e aussi! mais, plus qu'eux h???
Je dis: Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles?



XCIII - A une passante

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balan?nt le feston et l'ourlet;

Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crisp comme un extravagant,
Dans son oeil, ciel livide o germe l'ouragan,
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.

Un ?lair... puis la nuit! - Fugitive beaut?br /> Dont le regard m'a fait soudainement rena?re,
Ne te verrai-je plus que dans l'?ernit?

Ailleurs, bien loin d'ici! trop tard! jamais peut-?re!
Car j'ignore o tu fuis, tu ne sais o je vais,
O toi que j'eusse aim?, toi qui le savais!



XCIV - Le Squelette laboureur

I

Dans les planches d'anatomie
Qui tra?ent sur ces quais poudreux
O maint livre cadav?eux
Dort comme une antique momie,

Dessins auxquels la gravit?br /> Et le savoir d'un vieil artiste,
Bien que le sujet en soit triste,
Ont communiqu la Beaut?

On voit, ce qui rend plus compl?es
Ces myst?ieuses horreurs,
B?hant comme des laboureurs,
Des Ecorch? et des Squelettes.

II

De ce terrain que vous fouillez,
Manants r?ign? et fun?res
De tout l'effort de vos vert?res,
Ou de vos muscles d?ouill?,

Dites, quelle moisson ?range,
For?ts arrach? au charnier,
Tirez-vous, et de quel fermier
Avez-vous remplir la grange?

Voulez-vous (d'un destin trop dur
Epouvantable et clair embl?e!)
Montrer que dans la fosse m?e
Le sommeil promis n'est pas s?;

Qu'envers nous le N?nt est tra?re;
Que tout, m?e la Mort, nous ment,
Et que sempiternellement
H?as! il nous faudra peut-?re

Dans quelque pays inconnu
Ecorcher la terre rev?he
Et pousser une lourde b?he
Sous notre pied sanglant et nu?



XCV - Le Cr?uscule du Soir

Voici le soir charmant, ami du criminel;
II vient comme un complice, pas de loup; le ciel
Se ferme lentement comme une grande alc?e,
Et l'homme impatient se change en b?e fauve.

O soir, aimable soir, d?ir par celui
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire: Aujourd'hui
Nous avons travaill? - C'est le soir qui soulage
Les esprits que d?ore une douleur sauvage,
Le savant obstin dont le front s'alourdit,
Et l'ouvrier courb qui regagne son lit.
Cependant des d?ons malsains dans l'atmosph?e
S'?eillent lourdement, comme des gens d'affaire,
Et cognent en volant les volets et l'auvent.
A travers les lueurs que tourmente le vent
La Prostitution s'allume dans les rues;
Comme une fourmili?e elle ouvre ses issues;
Partout elle se fraye un occulte chemin,
Ainsi que l'ennemi qui tente un coup de main;
Elle remue au sein de la cit de fange
Comme un ver qui d?obe l'Homme ce qu'il mange.
On entend 玎 et l les cuisines siffler,
Les th殁tres glapir, les orchestres ronfler;
Les tables d'h?e, dont le jeu fait les d?ices,
S'emplissent de catins et d'escrocs, leurs complices,
Et les voleurs, qui n'ont ni tr?e ni merci,
Vont bient? commencer leur travail, eux aussi,
Et forcer doucement les portes et les caisses
Pour vivre quelques jours et v?ir leurs ma?resses.

Recueille-toi, mon ?e, en ce grave moment,
Et ferme ton oreille ce rugissement.
C'est l'heure o les douleurs des malades s'aigrissent!
La sombre Nuit les prend la gorge; ils finissent
Leur destin? et vont vers le gouffre commun;
L'h?ital se remplit de leurs soupirs. - Plus d'un
Ne viendra plus chercher la soupe parfum?,
Au coin du feu, le soir, aupr? d'une ?e aim?.

Encore la plupart n'ont-ils jamais connu
La douceur du foyer et n'ont jamais v?u!



XCVI - Le Jeu

Dans des fauteuils fan? des courtisanes vieilles,
P?es, le sourcil peint, l'oeil c?in et fatal,
Minaudant, et faisant de leurs maigres oreilles
Tomber un cliquetis de pierre et de m?al;

Autour des verts tapis des visages sans l?re,
Des l?res sans couleur, des m?hoires sans dent,
Et des doigts convuls? d'une infernale fi?re,
Fouillant la poche vide ou le sein palpitant;

Sous de sales plafonds un rang de p?es lustres
Et d'?ormes quinquets projetant leurs lueurs
Sur des fronts t??reux de po?es illustres
Qui viennent gaspiller leurs sanglantes sueurs;

Voil le noir tableau qu'en un r?e nocturne
Je vis se d?ouler sous mon oeil clairvoyant.
Moi-m?e, dans un coin de l'antre taciturne,
Je me vis accoud? froid, muet, enviant,

Enviant de ces gens la passion tenace,
De ces vieilles putains la fun?re gaiet?
Et tous gaillardement trafiquant ma face,
L'un de son vieil honneur, l'autre de sa beaut?

Et mon coeur s'effraya d'envier maint pauvre homme
Courant avec ferveur l'ab?e b?nt,
Et qui, so? de son sang, pr??erait en somme
La douleur la mort et l'enfer au n?nt!



XCVII - Danse macabre

A Ernest Christophe

Fi?e, autant qu'un vivant, de sa noble stature
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants
Elle a la nonchalance et la d?involture
D'une coquette maigre aux airs extravagants.

Vit-on jamais au bal une taille plus mince?
Sa robe exag??, en sa royale ampleur,
S'?roule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponn? joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules,
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
D?end pudiquement des lazzi ridicules
Les fun?res appas qu'elle tient cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de t??res,
Et son cr?e, de fleurs artistement coiff?
Oscille mollement sur ses fr?es vert?res.
O charme d'un n?nt follement attif?

Aucuns t'appelleront une caricature,
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L'??ance sans nom de l'humaine armature.
Tu r?onds, grand squelette, mon go? le plus cher!

Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace,
La f?e de la Vie? ou quelque vieux d?ir,
Eperonnant encor ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, cr?ule, au sabbat du Plaisir?

Au chant des violons, aux flammes des bougies,
Esp?es-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander au torrent des orgies
De rafra?hir l'enfer allum dans ton coeur?

In?uisable puits de sottise et de fautes!
De l'antique douleur ?ernel alambic!
A travers le treillis recourb de tes c?es
Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.

Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts
Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie?
Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts!

Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pens?s,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d'am?es naus?s
Le sourire ?ernel de tes trente-deux dents.

Pourtant, qui n'a serr dans ses bras un squelette,
Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau?
Qu'importe le parfum, l'habit ou la toilette?
Qui fait le d?o? montre qu'il se croit beau.

Bayad?e sans nez, irr?istible gouge,
Dis donc ces danseurs qui font les offusqu?:
"Fiers mignons, malgr l'art des poudres et du rouge
Vous sentez tous la mort! O squelettes musqu?,

Antino? fl?ris, dandys face glabre,
Cadavres verniss?, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entra?e en des lieux qui ne sont pas connus!

Des quais froids de la Seine aux bords br?ants du Gange,
Le troupeau mortel saute et se p?e, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange
Sinistrement b?nte ainsi qu'un tromblon noir.

En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
En tes contorsions, risible Humanit?br /> Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
M?e son ironie ton insanit?"



XCVIII - L'Amour du Mensonge

Quand je te vois passer, ma ch?e indolente,
Au chant des instruments qui se brise au plafond
Suspendant ton allure harmonieuse et lente,
Et promenant l'ennui de ton regard profond;

Quand je contemple, aux feux du gaz qui le colore,
Ton front p?e, embelli par un morbide attrait,
O les torches du soir allument une aurore,
Et tes yeux attirants comme ceux d'un portrait,

Je me dis: Qu'elle est belle! et bizarrement fra?he!
Le souvenir massif, royale et lourde tour,
La couronne, et son coeur, meurtri comme une p?he,
Est m?, comme son corps, pour le savant amour.

Es-tu le fruit d'automne aux saveurs souveraines?
Es-tu vase fun?re attendant quelques pleurs,
Parfum qui fait r?er aux oasis lointaines,
Oreiller caressant, ou corbeille de fleurs?

Je sais qu'il est des yeux, des plus m?ancoliques,
Qui ne rec?ent point de secrets pr?ieux;
Beaux ?rins sans joyaux, m?aillons sans reliques,
Plus vides, plus profonds que vous-m?es, Cieux!

Mais ne suffit-il pas que tu sois l'apparence,
Pour r?ouir un coeur qui fuit la v?it?
Qu'importe ta b?ise ou ton indiff?ence?
Masque ou d?or, salut! J'adore ta beaut?



XCIX

Je n'ai pas oubli? voisine de la ville,
Notre blanche maison, petite mais tranquille;
Sa Pomone de pl?re et sa vieille V?us
Dans un bosquet ch?if cachant leurs membres nus,
Et le soleil, le soir, ruisselant et superbe,
Qui, derri?e la vitre o se brisait sa gerbe
Semblait, grand oeil ouvert dans le ciel curieux,
Contempler nos d?ers longs et silencieux,
R?andant largement ses beaux reflets de cierge
Sur la nappe frugale et les rideaux de serge.



C

La servante au grand coeur dont vous ?iez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, ?ondeur des vieux arbres,
Son vent m?ancolique l'entour de leurs marbres,
Certe, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, d?or? de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gel? travaill? par le ver,
Ils sentent s'?outter les neiges de l'hiver
Et le si?le couler, sans qu'amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent leur grille.
Lorsque la b?he siffle et chante, si le soir
Calme, dans le fauteuil je la voyais s'asseoir,
Si, par une nuit bleue et froide de d?embre,
Je la trouvais tapie en un coin de ma chambre,
Grave, et venant du fond de son lit ?ernel
Couver l'enfant grandi de son oeil maternel,
Que pourrais-je r?ondre cette ?e pieuse,
Voyant tomber des pleurs de sa paupi?e creuse?



CI - Brumes et Pluies

O fins d'automne, hivers, printemps tremp? de boue,
Endormeuses saisons! je vous aime et vous loue
D'envelopper ainsi mon coeur et mon cerveau
D'un linceul vaporeux et d'un vague tombeau.

Dans cette grande plaine o l'autan froid se joue,
O par les longues nuits la girouette s'enroue,
Mon ?e mieux qu'au temps du ti?e renouveau
Ouvrira largement ses ailes de corbeau.

Rien n'est plus doux au coeur plein de choses fun?res,
Et sur qui d? longtemps descendent les frimas,
O blafardes saisons, reines de nos climats,

Que l'aspect permanent de vos p?es t??res,
- Si ce n'est, par un soir sans lune, deux deux,
D'endormir la douleur sur un lit hasardeux.



CII - R?e parisien

A Constantin Guys

I

De ce terrible paysage,
Tel que jamais mortel n'en vit,
Ce matin encore l'image,
Vague et lointaine, me ravit.

Le sommeil est plein de miracles!
Par un caprice singulier
J'avais banni de ces spectacles
Le v??al irr?ulier,

Et, peintre fier de mon g?ie,
Je savourais dans mon tableau
L'enivrante monotonie
Du m?al, du marbre et de l'eau.

Babel d'escaliers et d'arcades,
C'?ait un palais infini
Plein de bassins et de cascades
Tombant dans l'or mat ou bruni;

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal
Se suspendaient, ?louissantes,
A des murailles de m?al.

Non d'arbres, mais de colonnades
Les ?angs dormants s'entouraient
O de gigantesques na?des,
Comme des femmes, se miraient.

Des nappes d'eau s'?anchaient, bleues,
Entre des quais roses et verts,
Pendant des millions de lieues,
Vers les confins de l'univers:

C'?aient des pierres inou?s
Et des flots magiques, c'?aient
D'immenses glaces ?louies
Par tout ce qu'elles refl?aient!

Insouciants et taciturnes,
Des Ganges, dans le firmament,
Versaient le tr?or de leurs urnes
Dans des gouffres de diamant.

Architecte de mes f?ries,
Je faisais, ma volont?
Sous un tunnel de pierreries
Passer un oc?n dompt?

Et tout, m?e la couleur noire,
Semblait fourbi, clair, iris?
Le liquide ench?sait sa gloire
Dans le rayon cristallis?

Nul astre d'ailleurs, nuls vestiges
De soleil, m?e au bas du ciel,
Pour illuminer ces prodiges,
Qui brillaient d'un feu personnel!

Et sur ces mouvantes merveilles
Planait (terrible nouveaut?
Tout pour l'oeil, rien pour les oreilles!)
Un silence d'?ernit?

II

En rouvrant mes yeux pleins de flamme
J'ai vu l'horreur de mon taudis,
Et senti, rentrant dans mon ?e,
La pointe des soucis maudits;

La pendule aux accents fun?res
Sonnait brutalement midi,
Et le ciel versait des t??res
Sur le triste monde engourdi.



CIII - Le Cr?uscule du Matin

La diane chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.

C'?ait l'heure o l'essaim des r?es malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents;
O? comme un oeil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge;
O l'?e, sous le poids du corps rev?he et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L'air est plein du frisson des choses qui s'enfuient,
Et l'homme est las d'?rire et la femme d'aimer.

Les maisons 玎 et l commen?ient fumer.
Les femmes de plaisir, la paupi?e livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide;
Les pauvresses, tra?ant leurs seins maigres et froids,
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
C'?ait l'heure o parmi le froid et la l?ine
S'aggravent les douleurs des femmes en g?ine;
Comme un sanglot coup par un sang ?umeux
Le chant du coq au loin d?hirait l'air brumeux
Une mer de brouillards baignait les ?ifices,
Et les agonisants dans le fond des hospices
Poussaient leur dernier r?e en hoquets in?aux.
Les d?auch? rentraient, bris? par leurs travaux.

L'aurore grelottante en robe rose et verte
S'avan?it lentement sur la Seine d?erte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.



LE VIN

CIV - L'Ame du Vin

Un soir, l'?e du vin chantait dans les bouteilles:
"Homme, vers toi je pousse, cher d?h?it?
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
Un chant plein de lumi?e et de fraternit?

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
De peine, de sueur et de soleil cuisant
Pour engendrer ma vie et pour me donner l'?e;
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,

Car j'?rouve une joie immense quand je tombe
Dans le gosier d'un homme us par ses travaux,
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
O je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends-tu retentir les refrains des dimanches
Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant?
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
Tu me glorifieras et tu seras content;

J'allumerai les yeux de ta femme ravie;
A ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
Et serai pour ce fr?e athl?e de la vie
L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberai, v??ale ambroisie,
Grain pr?ieux jet par l'?ernel Semeur,
Pour que de notre amour naisse la po?ie
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur!"



CV - Le Vin de Chiffonniers

Souvent la clart rouge d'un r?erb?e
Dont le vent bat la flamme et tourmente le verre,
Au coeur d'un vieux faubourg, labyrinthe fangeux
O l'humanit grouille en ferments orageux,

On voit un chiffonnier qui vient, hochant la t?e,
Butant, et se cognant aux murs comme un po?e,
Et, sans prendre souci des mouchards, ses sujets,
Epanche tout son coeur en glorieux projets.

Il pr?e des serments, dicte des lois sublimes,
Terrasse les m?hants, rel?e les victimes,
Et sous le firmament comme un dais suspendu
S'enivre des splendeurs de sa propre vertu.

Oui, ces gens harcel? de chagrins de m?age
Moulus par le travail et tourment? par l'?e
Ereint? et pliant sous un tas de d?ris,
Vomissement confus de l'?orme Paris,

Reviennent, parfum? d'une odeur de futailles,
Suivis de compagnons, blanchis dans les batailles,
Dont la moustache pend comme les vieux drapeaux.
Les banni?es, les fleurs et les arcs triomphaux

Se dressent devant eux, solennelle magie!
Et dans l'?ourdissante et lumineuse orgie
Des clairons, du soleil, des cris et du tambour,
Ils apportent la gloire au peuple ivre d'amour!

C'est ainsi qu' travers l'Humanit frivole
Le vin roule de l'or, ?louissant Pactole;
Par le gosier de l'homme il chante ses exploits
Et r?ne par ses dons ainsi que les vrais rois.

Pour noyer la rancoeur et bercer l'indolence
De tous ces vieux maudits qui meurent en silence,
Dieu, touch de remords, avait fait le sommeil;
L'Homme ajouta le Vin, fils sacr du Soleil!



CVI - Le Vin de l'Assassin

Ma femme est morte, je suis libre!
Je puis donc boire tout mon so?.
Lorsque je rentrais sans un sou,
Ses cris me d?hiraient la fibre.

Autant qu'un roi je suis heureux;
L'air est pur, le ciel admirable...
Nous avions un ? semblable
Lorsque j'en devins amoureux!

L'horrible soif qui me d?hire
Aurait besoin pour s'assouvir
D'autant de vin qu'en peut tenir
Son tombeau; - ce n'est pas peu dire:

Je l'ai jet? au fond d'un puits,
Et j'ai m?e pouss sur elle
Tous les pav? de la margelle.
- Je l'oublierai si je le puis!

Au nom des serments de tendresse,
Dont rien ne peut nous d?ier,
Et pour nous r?oncilier
Comme au beau temps de notre ivresse,

J'implorai d'elle un rendez-vous,
Le soir, sur une route obscure.
Elle y vint - folle cr?ture!
Nous sommes tous plus ou moins fous!

Elle ?ait encore jolie,
Quoique bien fatigu?! et moi,
Je l'aimais trop! voil pourquoi
Je lui dis: Sors de cette vie!

Nul ne peut me comprendre. Un seul
Parmi ces ivrognes stupides
Songea-t-il dans ses nuits morbides
A faire du vin un linceul?

Cette crapule invuln?able
Comme les machines de fer
Jamais, ni l'? ni l'hiver,
N'a connu l'amour v?itable,

Avec ses noirs enchantements,
Son cort?e infernal d'alarmes,
Ses fioles de poison, ses larmes,
Ses bruits de cha?e et d'ossements!

- Me voil libre et solitaire!
Je serai ce soir ivre mort;
Alors, sans peur et sans remords,
Je me coucherai sur la terre,

Et je dormirai comme un chien!
Le chariot aux lourdes roues
Charg de pierres et de boues,
Le wagon enrag peut bien

Ecraser ma t?e coupable
Ou me couper par le milieu,
Je m'en moque comme de Dieu,
Du Diable ou de la Sainte Table!



CVII - Le Vin du Solitaire

Le regard singulier d'une femme galante
Qui se glisse vers nous comme le rayon blanc
Que la lune onduleuse envoie au lac tremblant,
Quand elle y veut baigner sa beaut nonchalante;

Le dernier sac d'?us dans les doigts d'un joueur;
Un baiser libertin de la maigre Adeline;
Les sons d'une musique ?ervante et c?ine,
Semblable au cri lointain de l'humaine douleur,

Tout cela ne vaut pas, bouteille profonde,
Les baumes p??rants que ta panse f?onde
Garde au coeur alt? du po?e pieux;

Tu lui verses l'espoir, la jeunesse et la vie,
- Et l'orgueil, ce tr?or de toute gueuserie,
Qui nous rend triomphants et semblables aux Dieux!



CVIII - Le Vin des Amants

Aujourd'hui l'espace est splendide!
Sans mors, sans ?erons, sans bride,
Partons cheval sur le vin
Pour un ciel f?rique et divin!

Comme deux anges que torture
Une implacable calenture
Dans le bleu cristal du matin
Suivons le mirage lointain!

Mollement balanc? sur l'aile
Du tourbillon intelligent,
Dans un d?ire parall?e,

Ma soeur, c?e c?e nageant,
Nous fuirons sans repos ni tr?es
Vers le paradis de mes r?es!



FLEURS DU MAL

CIX - La Destruction

Sans cesse mes c?? s'agite le D?on;
II nage autour de moi comme un air impalpable;
Je l'avale et le sens qui br?e mon poumon
Et l'emplit d'un d?ir ?ernel et coupable.

Parfois il prend, sachant mon grand amour de l'Art,
La forme de la plus s?uisante des femmes,
Et, sous de sp?ieux pr?extes de cafard,
Accoutume ma l?re des philtres inf?es.

II me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
Haletant et bris de fatigue, au milieu
Des plaines de l'Ennui, profondes et d?ertes,

Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des v?ements souill?, des blessures ouvertes,
Et l'appareil sanglant de la Destruction!



CX - Une Martyre

Dessin d'un Ma?re inconnu

Au milieu des flacons, des ?offes lam?s
Et des meubles voluptueux,
Des marbres, des tableaux, des robes parfum?s
Qui tra?ent plis somptueux,

Dans une chambre ti?e o? comme en une serre,
L'air est dangereux et fatal,
O des bouquets mourants dans leurs cercueils de verre
Exhalent leur soupir final,

Un cadavre sans t?e ?anche, comme un fleuve,
Sur l'oreiller d?alt??br /> Un sang rouge et vivant, dont la toile s'abreuve
Avec l'avidit d'un pr?

Semblable aux visions p?es qu'enfante l'ombre
Et qui nous encha?ent les yeux,
La t?e, avec l'amas de sa crini?e sombre
Et de ses bijoux pr?ieux,

Sur la table de nuit, comme une renoncule,
Repose; et, vide de pensers,
Un regard vague et blanc comme le cr?uscule
S'?happe des yeux r?uls?.

Sur le lit, le tronc nu sans scrupules ?ale
Dans le plus complet abandon
La secr?e splendeur et la beaut fatale
Dont la nature lui fit don;

Un bas ros?re, orn de coins d'or, la jambe,
Comme un souvenir est rest?
La jarreti?e, ainsi qu'un oeil secret qui flambe,
Darde un regard diamant?

Le singulier aspect de cette solitude
Et d'un grand portrait langoureux,
Aux yeux provocateurs comme son attitude,
R??e un amour t??reux,

Une coupable joie et des f?es ?ranges
Pleines de baisers infernaux,
Dont se r?ouissait l'essaim des mauvais anges
Nageant dans les plis des rideaux;

Et cependant, voir la maigreur ??ante
De l'?aule au contour heurt?
La hanche un peu pointue et la taille fringante
Ainsi qu'un reptile irrit?

Elle est bien jeune encor! - Son ?e exasp??
Et ses sens par l'ennui mordus
S'?aient-ils entr'ouverts la meute alt??
Des d?irs errants et perdus?

L'homme vindicatif que tu n'as pu, vivante,
Malgr tant d'amour, assouvir,
Combla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
L'immensit de son d?ir?

R?onds, cadavre impur! et par tes tresses roides
Te soulevant d'un bras fi?reux,
Dis-moi, t?e effrayante, a-t-il sur tes dents froides
Coll les supr?es adieux?

- Loin du monde railleur, loin de la foule impure,
Loin des magistrats curieux,
Dors en paix, dors en paix, ?range cr?ture,
Dans ton tombeau myst?ieux;

Ton ?oux court le monde, et ta forme immortelle
Veille pr? de lui quand il dort;
Autant que toi sans doute il te sera fid?e,
Et constant jusques la mort.



CXI - Femmes damn?s

Comme un b?ail pensif sur le sable couch?s,
Elles tournent leurs yeux vers l'horizon des mers,
Et leurs pieds se cherchent et leurs mains rapproch?s
Ont de douces langueurs et des frissons amers.

Les unes, coeurs ?ris des longues confidences,
Dans le fond des bosquets o jasent les ruisseaux,
Vont ?elant l'amour des craintives enfances
Et creusent le bois vert des jeunes arbrisseaux;

D'autres, comme des soeurs, marchent lentes et graves
A travers les rochers pleins d'apparitions,
O saint Antoine a vu surgir comme des laves
Les seins nus et pourpr? de ses tentations;

II en est, aux lueurs des r?ines croulantes,
Qui dans le creux muet des vieux antres pa?ns
T'appellent au secours de leurs fi?res hurlantes,
O Bacchus, endormeur des remords anciens!

Et d'autres, dont la gorge aime les scapulaires,
Qui, rec?ant un fouet sous leurs longs v?ements,
M?ent, dans le bois sombre et les nuits solitaires,
L'?ume du plaisir aux larmes des tourments.

O vierges, d?ons, monstres, martyres,
De la r?lit grands esprits contempteurs,
Chercheuses d'infini d?otes et satyres,
Tant? pleines de cris, tant? pleines de pleurs,

Vous que dans votre enfer mon ?e a poursuivies,
Pauvres soeurs, je vous aime autant que je vous plains,
Pour vos mornes douleurs, vos soifs inassouvies,
Et les urnes d'amour dont vos grands coeurs sont pleins



CXII - Les Deux Bonnes Soeurs

La D?auche et la Mort sont deux aimables filles,
Prodigues de baisers et riches de sant?
Dont le flanc toujours vierge et drap de guenilles
Sous l'?ernel labeur n'a jamais enfant?

Au po?e sinistre, ennemi des familles,
Favori de l'enfer, courtisan mal rent?
Tombeaux et lupanars montrent sous leurs charmilles
Un lit que le remords n'a jamais fr?uent?

Et la bi?e et l'alc?e en blasph?es f?ondes
Nous offrent tour tour, comme deux bonnes soeurs,
De terribles plaisirs et d'affreuses douceurs.

Quand veux-tu m'enterrer, D?auche aux bras immondes?
O Mort, quand viendras-tu, sa rivale en attraits,
Sur ses myrtes infects enter tes noirs cypr??



CXIII - La Fontaine de Sang

Il me semble parfois que mon sang coule flots,
Ainsi qu'une fontaine aux rythmiques sanglots.
Je l'entends bien qui coule avec un long murmure,
Mais je me t?e en vain pour trouver la blessure.

A travers la cit? comme dans un champ clos,
Il s'en va, transformant les pav? en ?ots,
D?alt?ant la soif de chaque cr?ture,
Et partout colorant en rouge la nature.

J'ai demand souvent des vins captieux
D'endormir pour un jour la terreur qui me mine;
Le vin rend l'oeil plus clair et l'oreille plus fine!

J'ai cherch dans l'amour un sommeil oublieux;
Mais l'amour n'est pour moi qu'un matelas d'aiguilles
Fait pour donner boire ces cruelles filles!



CXIV - All?orie

C'est une femme belle et de riche encolure,
Qui laisse dans son vin tra?er sa chevelure.
Les griffes de l'amour, les poisons du tripot,
Tout glisse et tout s'?ousse au granit de sa peau.
Elle rit la Mort et nargue la D?auche,
Ces monstres dont la main, qui toujours gratte et fauche,
Dans ses jeux destructeurs a pourtant respect?br /> De ce corps ferme et droit la rude majest?
Elle marche en d?sse et repose en sultane;
Elle a dans le plaisir la foi mahom?ane,
Et dans ses bras ouverts, que remplissent ses seins,
Elle appelle des yeux la race des humains.
Elle croit, elle sait, cette vierge inf?onde
Et pourtant n?essaire la marche du monde,
Que la beaut du corps est un sublime don
Qui de toute infamie arrache le pardon.
Elle ignore l'Enfer comme le Purgatoire,
Et quand l'heure viendra d'entrer dans la Nuit noire
Elle regardera la face de la Mort,
Ainsi qu'un nouveau-n? - sans haine et sans remords.



CXV - La B?trice

Dans des terrains cendreux, calcin?, sans verdure,
Comme je me plaignais un jour la nature,
Et que de ma pens?, en vaguant au hasard,
J'aiguisais lentement sur mon coeur le poignard,
Je vis en plein midi descendre sur ma t?e
Un nuage fun?re et gros d'une temp?e,
Qui portait un troupeau de d?ons vicieux,
Semblables des nains cruels et curieux.
A me consid?er froidement ils se mirent,
Et, comme des passants sur un fou qu'ils admirent,
Je les entendis rire et chuchoter entre eux,
En ?hangeant maint signe et maint clignement d'yeux:

- "Contemplons loisir cette caricature
Et cette ombre d'Hamlet imitant sa posture,
Le regard ind?is et les cheveux au vent.
N'est-ce pas grand'piti de voir ce bon vivant,
Ce gueux, cet histrion en vacances, ce dr?e,
Parce qu'il sait jouer artistement son r?e,
Vouloir int?esser au chant de ses douleurs
Les aigles, les grillons, les ruisseaux et les fleurs,
Et m?e nous, auteurs de ces vieilles rubriques,
R?iter en hurlant ses tirades publiques?"

J'aurais pu (mon orgueil aussi haut que les monts
Domine la nu? et le cri des d?ons)
D?ourner simplement ma t?e souveraine,
Si je n'eusse pas vu parmi leur troupe obsc?e,
Crime qui n'a pas fait chanceler le soleil!
La reine de mon coeur au regard nonpareil
Qui riait avec eux de ma sombre d?resse
Et leur versait parfois quelque sale caresse.



CXVI - Un Voyage Cyth?e

Mon coeur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux
Et planait librement l'entour des cordages;
Le navire roulait sous un ciel sans nuages;
Comme un ange enivr d'un soleil radieux.

Quelle est cette ?e triste et noire? - C'est Cyth?e,
Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons
Eldorado banal de tous les vieux gar?ns.
Regardez, apr? tout, c'est une pauvre terre.

- Ile des doux secrets et des f?es du coeur!
De l'antique V?us le superbe fant?e
Au-dessus de tes mers plane comme un ar?e
Et charge les esprits d'amour et de langueur.

Belle ?e aux myrtes verts, pleine de fleurs ?loses,
V??? jamais par toute nation,
O les soupirs des coeurs en adoration
Roulent comme l'encens sur un jardin de roses

Ou le roucoulement ?ernel d'un ramier!
- Cyth?e n'?ait plus qu'un terrain des plus maigres,
Un d?ert rocailleux troubl par des cris aigres.
J'entrevoyais pourtant un objet singulier!

Ce n'?ait pas un temple aux ombres bocag?es,
O la jeune pr?resse, amoureuse des fleurs,
Allait, le corps br? de secr?es chaleurs,
Entre-b?llant sa robe aux brises passag?es;

Mais voil qu'en rasant la c?e d'assez pr?
Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
Nous v?es que c'?ait un gibet trois branches,
Du ciel se d?achant en noir, comme un cypr?.

De f?oces oiseaux perch? sur leur p?ure
D?ruisaient avec rage un pendu d? m?,
Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
Dans tous les coins saignants de cette pourriture;

Les yeux ?aient deux trous, et du ventre effondr?br /> Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
Et ses bourreaux, gorg? de hideuses d?ices,
L'avaient coups de bec absolument ch?r?

Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrup?es,
Le museau relev? tournoyait et r?ait;
Une plus grande b?e au milieu s'agitait
Comme un ex?uteur entour de ses aides.

Habitant de Cyth?e, enfant d'un ciel si beau,
Silencieusement tu souffrais ces insultes
En expiation de tes inf?es cultes
Et des p?h? qui t'ont interdit le tombeau.

Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes!
Je sentis, l'aspect de tes membres flottants,
Comme un vomissement, remonter vers mes dents
Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes;

Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
J'ai senti tous les becs et toutes les m?hoires
Des corbeaux lancinants et des panth?es noires
Qui jadis aimaient tant triturer ma chair.

- Le ciel ?ait charmant, la mer ?ait unie;
Pour moi tout ?ait noir et sanglant d?ormais,
H?as! et j'avais, comme en un suaire ?ais,
Le coeur enseveli dans cette all?orie.

Dans ton ?e, V?us! je n'ai trouv debout
Qu'un gibet symbolique o pendait mon image...
- Ah! Seigneur! donnez-moi la force et le courage
De contempler mon coeur et mon corps sans d?o?!



CXVII - L'Amour et le Cr?e

Vieux cul-de-lampe

L'Amour est assis sur le cr?e
De l'Humanit?
Et sur ce tr?e le profane,
Au rire effront?

Souffle gaiement des bulles rondes
Qui montent dans l'air,
Comme pour rejoindre les mondes
Au fond de l'?her.

Le globe lumineux et fr?e
Prend un grand essor,
Cr?e et crache son ?e gr?e
Comme un songe d'or.

J'entends le cr?e chaque bulle
Prier et g?ir:
- "Ce jeu f?oce et ridicule,
Quand doit-il finir?

Car ce que ta bouche cruelle
Eparpille en l'air,
Monstre assassin, c'est ma cervelle,
Mon sang et ma chair!"



REVOLTE

CXVIII - Le Reniement de Saint Pierre

Qu'est-ce que Dieu fait donc de ce flot d'anath?es
Qui monte tous les jours vers ses chers S?aphins?
Comme un tyran gorg de viande et de vins,
II s'endort au doux bruit de nos affreux blasph?es.

Les sanglots des martyrs et des supplici?
Sont une symphonie enivrante sans doute,
Puisque, malgr le sang que leur volupt co?e,
Les cieux ne s'en sont point encore rassasi?!

- Ah! J?us, souviens-toi du Jardin des Olives!
Dans ta simplicit tu priais genoux
Celui qui dans son ciel riait au bruit des clous
Que d'ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,

Lorsque tu vis cracher sur ta divinit?br /> La crapule du corps de garde et des cuisines,
Et lorsque tu sentis s'enfoncer les ?ines
Dans ton cr?e o vivait l'immense Humanit?

Quand de ton corps bris la pesanteur horrible
Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang
Et ta sueur coulaient de ton front p?issant,
Quand tu fus devant tous pos comme une cible,

R?ais-tu de ces jours si brillants et si beaux
O tu vins pour remplir l'?ernelle promesse,
O tu foulais, mont sur une douce ?esse,
Des chemins tout jonch? de fleurs et de rameaux,

O? le coeur tout gonfl d'espoir et de vaillance,
Tu fouettais tous ces vils marchands tour de bras,
O tu fus ma?re enfin? Le remords n'a-t-il pas
P??r dans ton flanc plus avant que la lance?

- Certes, je sortirai, quant moi, satisfait
D'un monde o l'action n'est pas la soeur du r?e;
Puiss?je user du glaive et p?ir par le glaive!
Saint Pierre a reni J?us... il a bien fait!



CXIX - Abel et Ca?

I

Race d'Abel, dors, bois et mange;
Dieu te sourit complaisamment.

Race de Ca?, dans la fange
Rampe et meurs mis?ablement.

Race d'Abel, ton sacrifice
Flatte le nez du S?aphin!

Race de Ca?, ton supplice
Aura-t-il jamais une fin?

Race d'Abel, vois tes semailles
Et ton b?ail venir bien;

Race de Ca?, tes entrailles
Hurlent la faim comme un vieux chien.

Race d'Abel, chauffe ton ventre
A ton foyer patriarcal;

Race de Ca?, dans ton antre
Tremble de froid, pauvre chacal!

Race d'Abel, aime et pullule!
Ton or fait aussi des petits.

Race de Ca?, coeur qui br?e,
Prends garde ces grands app?its.

Race d'Abel, tu cro? et broutes
Comme les punaises des bois!

Race de Ca?, sur les routes
Tra?e ta famille aux abois.

II

Ah! race d'Abel, ta charogne
Engraissera le sol fumant!

Race de Ca?, ta besogne
N'est pas faite suffisamment;

Race d'Abel, voici ta honte:
Le fer est vaincu par l'?ieu!

Race de Ca?, au ciel monte,
Et sur la terre jette Dieu!



CXX - Les Litanies de Satan

O toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
Dieu trahi par le sort et priv de louanges,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

O Prince de l'exil, qui l'on a fait tort
Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi qui sais tout, grand roi des choses souterraines,
Gu?isseur familier des angoisses humaines,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi qui, m?e aux l?reux, aux parias maudits,
Enseignes par l'amour le go? du Paradis,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

O toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
Engendras l'Esp?ance, - une folle charmante!

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
Qui damne tout un peuple autour d'un ?hafaud.

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
Le Dieu jaloux cacha les pierres pr?ieuses,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi dont l'oeil clair conna? les profonds arsenaux
O dort enseveli le peuple des m?aux,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi dont la large main cache les pr?ipices
Au somnambule errant au bord des ?ifices,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
De l'ivrogne attard foul par les chevaux,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi qui, pour consoler l'homme fr?e qui souffre,
Nous appris m?er le salp?re et le soufre,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi qui poses ta marque, complice subtil,
Sur le front du Cr?us impitoyable et vil,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Toi qui mets dans les yeux et dans le coeur des filles
Le culte de la plaie et l'amour des guenilles,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

B?on des exil?, lampe des inventeurs,
Confesseur des pendus et des conspirateurs,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

P?e adoptif de ceux qu'en sa noire col?e
Du paradis terrestre a chass? Dieu le P?e,

O Satan, prends piti de ma longue mis?e!

Pri?e

Gloire et louange toi, Satan, dans les hauteurs
Du Ciel, o tu r?nas, et dans les profondeurs
De l'Enfer, o? vaincu, tu r?es en silence!
Fais que mon ?e un jour, sous l'Arbre de Science,
Pr? de toi se repose, l'heure o sur ton front
Comme un Temple nouveau ses rameaux s'?andront!



LA MORT

CXXI - La Mort des Amants

Nous aurons des lits pleins d'odeurs l??es,
Des divans profonds comme des tombeaux,
Et d'?ranges fleurs sur des ?ag?es,
Ecloses pour nous sous des cieux plus beaux.

Usant l'envi leurs chaleurs derni?es,
Nos deux coeurs seront deux vastes flambeaux,
Qui r?l?hiront leurs doubles lumi?es
Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.

Un soir fait de rose et de bleu mystique,
Nous ?hangerons un ?lair unique,
Comme un long sanglot, tout charg d'adieux;

Et plus tard un Ange, entr'ouvrant les portes,
Viendra ranimer, fid?e et joyeux,
Les miroirs ternis et les flammes mortes.



CXXII - La Mort des Pauvres

C'est la Mort qui console, h?as! et qui fait vivre;
C'est le but de la vie - et c'est le seul espoir
Qui, comme un ?ixir, nous monte et nous enivre,
Et nous donne le coeur de marcher jusqu'au soir;

A travers la temp?e, et la neige, et le givre,
C'est la clart vibrante notre horizon noir
C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre,
O l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir;

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magn?iques
Le sommeil et le don des r?es extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus;

C'est la gloire des Dieux, c'est le grenier mystique,
C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,
C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus!



CXXIII - La Mort des Artistes

Combien faut-il de fois secouer mes grelots
Et baiser ton front bas, morne caricature?
Pour piquer dans le but, de mystique nature,
Combien, mon carquois, perdre de javelots?

Nous userons notre ?e en de subtils complots,
Et nous d?olirons mainte lourde armature,
Avant de contempler la grande Cr?ture
Dont l'infernal d?ir nous remplit de sanglots!

Il en est qui jamais n'ont connu leur Idole,
Et ces sculpteurs damn? et marqu? d'un affront,
Qui vont se martelant la poitrine et le front,

N'ont qu'un espoir, ?range et sombre Capitole!
C'est que la Mort, planant comme un soleil nouveau,
Fera s'?anouir les fleurs de leur cerveau!



CXXIV - La Fin de la Journ?

Sous une lumi?e blafarde
Court, danse et se tord sans raison
La Vie, impudente et criarde.
Aussi, sit? qu' l'horizon

La nuit voluptueuse monte,
Apaisant tout, m?e la faim,
Effa?nt tout, m?e la honte,
Le Po?e se dit: "Enfin!

Mon esprit, comme mes vert?res,
Invoque ardemment le repos;
Le coeur plein de songes fun?res,

Je vais me coucher sur le dos
Et me rouler dans vos rideaux,
O rafra?hissantes t??res!"



CXXV - Le R?e d'un Curieux

A F?ix Nadar

Connais-tu, comme moi, la douleur savoureuse
Et de toi fais-tu dire: "Oh! l'homme singulier!"
- J'allais mourir. C'?ait dans mon ?e amoureuse
D?ir m? d'horreur, un mal particulier;

Angoisse et vif espoir, sans humeur factieuse.
Plus allait se vidant le fatal sablier,
Plus ma torture ?ait ?re et d?icieuse;
Tout mon coeur s'arrachait au monde familier.

J'?ais comme l'enfant avide du spectacle,
Ha?sant le rideau comme on hait un obstacle...
Enfin la v?it froide se r??a:

J'?ais mort sans surprise, et la terrible aurore
M'enveloppait. - Eh quoi! n'est-ce donc que cela?
La toile ?ait lev? et j'attendais encore.



CXXVI - Le Voyage

A Maxime du Camp

I

Pour l'enfant, amoureux de cartes et d'estampes,
L'univers est ?al son vaste app?it.
Ah! que le monde est grand la clart des lampes!
Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme,
Le coeur gros de rancune et de d?irs amers,
Et nous allons, suivant le rythme de la lame,
Ber?nt notre infini sur le fini des mers:

Les uns, joyeux de fuir une patrie inf?e;
D'autres, l'horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,
Astrologues noy? dans les yeux d'une femme,
La Circ tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'?re pas chang? en b?es, ils s'enivrent
D'espace et de lumi?e et de cieux embras?;
La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent,
Effacent lentement la marque des baisers.

Mais les vrais voyageurs sont ceux-l seuls qui partent
Pour partir; coeurs l?ers, semblables aux ballons,
De leur fatalit jamais ils ne s'?artent,
Et, sans savoir pourquoi, disent toujours: Allons!

Ceux-l dont les d?irs ont la forme des nues,
Et qui r?ent, ainsi qu'un conscrit le canon,
De vastes volupt?, changeantes, inconnues,
Et dont l'esprit humain n'a jamais su le nom!

II

Nous imitons, horreur! la toupie et la boule
Dans leur valse et leurs bonds; m?e dans nos sommeils
La Curiosit nous tourmente et nous roule
Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singuli?e fortune o le but se d?lace,
Et, n'?ant nulle part, peut ?re n'importe o?
O l'Homme, dont jamais l'esp?ance n'est lasse,
Pour trouver le repos court toujours comme un fou!

Notre ?e est un trois-m?s cherchant son Icarie;
Une voix retentit sur le pont: "Ouvre l'oeil!"
Une voix de la hune, ardente et folle, crie:
"Amour... gloire... bonheur!" Enfer! c'est un ?ueil!

Chaque ?ot signal par l'homme de vigie
Est un Eldorado promis par le Destin;
L'Imagination qui dresse son orgie
Ne trouve qu'un r?if aux clart? du matin.

O le pauvre amoureux des pays chim?iques!
Faut-il le mettre aux fers, le jeter la mer,
Ce matelot ivrogne, inventeur d'Am?iques
Dont le mirage rend le gouffre plus amer?

Tel le vieux vagabond, pi?inant dans la boue,
R?e, le nez en l'air, de brillants paradis;
Son oeil ensorcel d?ouvre une Capoue
Partout o la chandelle illumine un taudis.

III

Etonnants voyageurs! quelles nobles histoires
Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers!
Montrez-nous les ?rins de vos riches m?oires,
Ces bijoux merveilleux, faits d'astres et d'?hers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile!
Faites, pour ?ayer l'ennui de nos prisons,
Passer sur nos esprits, tendus comme une toile,
Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu?

IV

"Nous avons vu des astres
Et des flots, nous avons vu des sables aussi;
Et, malgr bien des chocs et d'impr?us d?astres,
Nous nous sommes souvent ennuy?, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,
La gloire des cit? dans le soleil couchant,
Allumaient dans nos coeurs une ardeur inqui?e
De plonger dans un ciel au reflet all?hant.

Les plus riches cit?, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l'attrait myst?ieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.
Et toujours le d?ir nous rendait soucieux!

- La jouissance ajoute au d?ir de la force.
D?ir, vieil arbre qui le plaisir sert d'engrais,
Cependant que grossit et durcit ton ?orce,
Tes branches veulent voir le soleil de plus pr?!

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace
Que le cypr?? - Pourtant nous avons, avec soin,
Cueilli quelques croquis pour votre album vorace
Fr?es qui trouvez beau tout ce qui vient de loin!

Nous avons salu des idoles trompe;
Des tr?es constell? de joyaux lumineux;
Des palais ouvrag? dont la f?rique pompe
Serait pour vos banquiers un r?e ruineux;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse;
Des femmes dont les dents et les ongles sont teints,
Et des jongleurs savants que le serpent caresse."

V

Et puis, et puis encore?

VI

"O cerveaux enfantins!

Pour ne pas oublier la chose capitale,
Nous avons vu partout, et sans l'avoir cherch?
Du haut jusques en bas de l'?helle fatale,
Le spectacle ennuyeux de l'immortel p?h?

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide,
Sans rire s'adorant et s'aimant sans d?o?;
L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide,
Esclave de l'esclave et ruisseau dans l'?out;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote;
La f?e qu'assaisonne et parfume le sang;
Le poison du pouvoir ?ervant le despote,
Et le peuple amoureux du fouet abrutissant;

Plusieurs religions semblables la n?re,
Toutes escaladant le ciel; la Saintet?
Comme en un lit de plume un d?icat se vautre,
Dans les clous et le crin cherchant la volupt?

L'Humanit bavarde, ivre de son g?ie,
Et, folle maintenant comme elle ?ait jadis,
Criant Dieu, dans sa furibonde agonie:
"O mon semblable, mon ma?re, je te maudis!"

Et les moins sots, hardis amants de la D?ence,
Fuyant le grand troupeau parqu par le Destin,
Et se r?ugiant dans l'opium immense!
- Tel est du globe entier l'?ernel bulletin."

VII

Amer savoir, celui qu'on tire du voyage!
Le monde, monotone et petit, aujourd'hui,
Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image:
Une oasis d'horreur dans un d?ert d'ennui!

Faut-il partir? rester? Si tu peux rester, reste;
Pars, s'il le faut. L'un court, et l'autre se tapit
Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,
Le Temps! Il est, h?as! des coureurs sans r?it,

Comme le Juif errant et comme les ap?res,
A qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau,
Pour fuir ce r?iaire inf?e; il en est d'autres
Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre ?hine,
Nous pourrons esp?er et crier: En avant!
De m?e qu'autrefois nous partions pour la Chine,
Les yeux fix? au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des T??res
Avec le coeur joyeux d'un jeune passager.
Entendez-vous ces voix charmantes et fun?res,
Qui chantent: "Par ici vous qui voulez manger

Le Lotus parfum? c'est ici qu'on vendange
Les fruits miraculeux dont votre coeur a faim;
Venez vous enivrer de la douceur ?range
De cette apr?-midi qui n'a jamais de fin!"

A l'accent familier nous devinons le spectre;
Nos Pylades l?bas tendent leurs bras vers nous.
"Pour rafra?hir ton coeur nage vers ton Electre!"
Dit celle dont jadis nous baisions les genoux.

VIII

O Mort, vieux capitaine, il est temps! levons l'ancre!
Ce pays nous ennuie, Mort! Appareillons!
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,
Nos coeurs que tu connais sont remplis de rayons!

Verse-nous ton poison pour qu'il nous r?onforte!
Nous voulons, tant ce feu nous br?e le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe?
Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!




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